Monsieur le Président,

Vous vous apprêtez à faire signer un accord de paix entre les négociateurs burundais autoproclamés qui siègent à Arusha, en Tanzanie. Le Réseau International des Associations anti-génocidaires voudrait attirer respectueusement votre attention sur les graves dangers que représente un accord conclu au terme du processus actuel des négociations d'Arusha.

Cet accord, en effet, ne présage ni de la paix pour le Burundi, ni de la  bonne gouvernance, ni de la démocratie dans notre pays. Car, dans ces négociations, le FRODEBU s'est imposé, avec l'aval de la communauté internationale, comme le partenaire incontournable dans la recherche de la paix dans notre pays. Or ce parti est responsable du génocide d'octobre et novembre 1993 décrit par le rapport au Conseil de Sécurité des Nations Unies n° S1996/682 établi par la Commission d'enquête Internationale établie par la résolution 1012 (1995) du Conseil de Sécurité des Nations
Unies, en particulier les paragraphes 463 à 471 et suivants. Ce rapport a conclu en son paragraphe 496 que " des actes de génocide ont été perpétrés contre la minorité tutsie au Burundi en octobre 1993 " et qu' " une compétence internationale doit s'exercer à l'égard de ces actes ".

En outre, le FRODEBU, occupe concomitamment le pouvoir et la rébellion. Au sein du Gouvernement de partenariat, le FRODEBU dispose des commandes de l'Etat avec 14 ministres soit 60% des membres, elle occupe la première vice-Présidence qui contrôle tout le secteur politique, elle domine de manière écrasante l'Assemblée Nationale, elle a une mainmise dans l'administration centrale, dans la diplomatie et la justice. Et dans la rébellion, ses escadrons de la mort, alliés aux Interahamwe, milices rwandaises de sinistre mémoire, et aux anciennes Forces armées rwandaises (FAR), massacrent quotidiennement les Tutsi et les Hutus partisans de l'unité nationale, volent le bétail et les récoltes pour affamer et provoquer la mort des rescapés du génocide, détruisent les dispensaires pour les priver des soins de santé, démolissent les écoles et les
infrastructures du pays.

Encore tout récemment à Dar-es-Salaam, sur six groupes de soi-disant négociateurs principaux, quatre sont l'émanation directe du FRODEBU au sein du Gouvernement de partenariat, de l' Assemblée nationale, de la structure intérieure du parti et enfin du CNDD, force principale de la rébellion. Seule l'UPRONA, aile dissidente gouvernementale, et le PARENA, ont fait une
pâle figuration devant le FRODEBU dominant.

Analysant cette situation, vous avez vous-même relevé et stigmatisé, dans votre allocution à Arusha, les carences graves des négociations de paix pour le Burundi dont, notamment, leur lenteur alors que la guerre faisait tous les jours de nombreuses victimes dans la population civile. Vous avez,
avec pertinence, fustigé ces négociateurs devenus la honte pour l'Afrique. Vous les avez instamment invités à rejoindre le monde moderne. Vous avez indiqué, enfin, que les négociations devront être inclusives, ouvertes, pas secrètes et devront rendre compte constamment au peuple burundais.

A peine aviez-vous fini de prononcer ce réquisitoire implacable, lequel redonnait l'espoir à notre peuple, que le FRODEBU, avec la complicité de la Fondation Nyerere, organisait une mascarade de négociations à Dar-es-Salaam, celle qui regroupait ses diverses branches politiques et
militaires ainsi que l'aile gouvernementale de l'UPRONA et le PARENA. Pendant ce temps, le gouvernement, de connivence avec le Frodebu, ne cesse de harceler et de museler les forces vives de la nation composées des Associations démocratiques qui luttent contre le génocide, la dictature et pour le respect des droits humains.

A présent, on parle de progrès des négociations parce que le FRODEBU a décidé une auto-amnistie qui lui permettra d'occulter à jamais le génocide de 1993 et d'installer l'impunité au cœur de l'Etat burundais. Nulle trace de négociations telles que vous les aviez souhaitées dans vos déclarations à Arusha. En revanche, un accord conclu à la sauvette est annoncé. Mais il
ne sera pas le garant d'une paix juste et durable au Burundi. Car cette paix sera le produit d'un mauvais processus. Cet accord conduira le pays dans une impasse et d'ores et déjà, nous le rejetons catégoriquement car il sera conclu à l'issu des négociations viciées d'Arusha.

Pour nous, de véritables négociations de paix doivent inclure la société civile, y compris les Associations démocratiques qui luttent contre le génocide, l'impunité, la dictature et pour la restauration d'un Etat de droit et répondre aux critères suivants :

1. le processus de ces négociations doit être public et pas secret;
2. tous les groupes qui veulent participer doivent en avoir l'opportunité;
3. les parties qui négocient doivent avoir des connaissances techniques
suffisantes pour pouvoir faire des choix éclairés et évaluer les avantages
et les inconvénients de chaque option proposée;
4. chaque partie doit pouvoir exprimer librement son opinion;
5. les délégués doivent être responsables devant leurs mandants qu'ils
doivent tenir constamment informés des progrès de ces négociations;
6. le processus doit prévoir un mécanisme d'évaluation permanente de sa
légitimité morale;
7. les négociateurs doivent démontrer clairement qu'ils se préoccupent des
générations futures;
8. les négociations doivent jeter les bases d'une coexistence pacifique
définitive entre toutes les composantes de la population burundaise;
9. les négociations doivent exclure toute organisation et personne sur
laquelle pèsent de sérieux griefs d'avoir perpétré le génocide et les
autres crimes contre l'humanité

Pour terminer, Monsieur le Président, permettez-nous de vous exprimer notre admiration pour votre combat exemplaire et pour la victoire que le peuple sud africain a obtenu contre l'odieux régime de l'apartheid. Pendant 27 ans, ce régime honni n'a pas réussi à ébranler votre détermination. Le
monde entier a soutenu la justesse de votre cause ainsi que votre combat pour l'avènement d'une Afrique du Sud débarrassée de l'apartheid, une injure à l'humanité.

Nous savons que le régime de l'apartheid n'a rien ménagé pour briser l'espoir de la grande majorité de la nation sud africaine, noirs et blancs confondus. Des accommodements vous ont été proposés pour vous faire renoncer à votre lutte ou pour diluer la cause que vous incarniez. Vous
avez admirablement résisté en vous référant chaque fois aux valeurs et aux principes sacrés de la justice, de la morale et du droit. Vous saviez ce qui était négociable et ce qui ne l'était pas. L'histoire vous a donné raison.

Les Barundi qui luttent contre l'idéologie du génocide, de l'extermination et de l'exclusion dans leur pays s'inspireront de votre détermination pour convaincre la communauté internationale que leur cause est aussi juste que la vôtre hier. Et comme vous, ce n'est pas en les emprisonnant que le
régime honni du partenariat avec les génocidaires réussira à ébranler leur détermination. Et comme vous, l'histoire finira par leur donner raison.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'expression de nos sentiments de profond respect.
 
 

Pour le Réseau International anti-génocide

Le Président de AC Génocide Suisse
 

Juvénal Nduwimfura


 



Copie pour information
 

- SE Pierre Buyoya, Président de la République du Burundi
- SE Pasteur Bizimungu, Président de la République rwandaise
- SE Benjamin Mkapa, Président de la République Unie de Tanzanie
- SE Yoweri Museveni, Président de l'Ouganda
- SE Abdel Aziz Bouteflika, Président en exercice de l'OUA
- SE William J. Clinton, Président des Etats-Unis d'Amérique
- SE R. Prodi, Président de la Commission Européenne
- SE Koffi Annan, Sécrétaire Général des Nations Unies
- Mr J. Solanna, Secrétaire Général du Conseil de l'Union Européenne/ Haut
Représentant Pour la Politique Etrangère et de Sécurité Commune
- Messieurs les Présidents des Partis politiques Burundais (Tous)
- Les Ligues Burundaises des Droits de l'Homme (Toutes)
- La Fondation Nyerere
 

Joseph KATIHABW, Tel : 22 44 78 ; BP 2700 Bujumbura Burundi.

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