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Alain GAUTHIER
Le 05 avril 2002
Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda
61, Avenue Jean Jaurès
51 100 REIMS
Tél/Fax : 03 26 40 59 62
Email : Alngauthier@aol.com
Objet : Colloque au Sénat
« Demain, le Rwanda ».
A Monsieur Xavier de VILLEPIN
Président de la Commission des
Affaires Etrangères du Sénat
15, Rue de Vaugirard
75291 Paris Cédex 06
Monsieur le Président,
Par l’intermédiaire de votre secrétariat, j’avais obtenu une invitation à participer au Colloque
cité en objet, ce jeudi 4 avril, dans la salle Monnerville de votre noble Assemblée. Mon
épouse, d’origine rwandaise, ainsi qu’une journaliste rwandaise invitée de Monsieur
l’ambassadeur du Rwanda en France auraient souhaité participer également à ce Colloque,
mais l’organisateur, arguant qu’il y avait « une liste d’attente de plus
de soixante personnes », elles ne purent obtenir satisfaction.
Ma première surprise, en arrivant dans la salle, fut de voir que 2/3 des sièges étaient inoccupés. J’insiste alors de nouveau pour que mon épouse puisse entrer : refus catégorique. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Madame Danielle BIDARD-REYDET, vice-présidente de la Commission des Affaires Etrangères du Sénat, sous le patronage de laquelle était placé ce Colloque, est excusée. A ma connaissance, aucun représentant du Sénat ne participe à cette rencontre, et c’est regrettable vu la tournure que vont prendre les événements. Les débats vont pouvoir commencer ; vous verrez par la suite que le mot « débat » est quelque peu déplacé dans le contexte du Colloque. Aucun programme ne nous ayant été distribué, je demande la liste des intervenants à l’un des modérateurs : parmi ceux qui sont annoncés, deux seront absents sans qu’ils soient excusés, Déo MUSHAYIDI et Joseph SEBARENZI.
Le premier intervenant est Monsieur Honoré NGBANDA,
présenté comme un « ancien ambassadeur de RDC », collaborateur de premier rang du maréchal
MOBUTU. Dans son exposé, il souligne que la RDC est une « plaque tournante » de la Région des Grands Lacs et
que tous les malheurs de son pays sont causés par des voisins turbulents. Le Rwanda
est particulièrement accusé : la RDC devient le « dépotoire » (sic) du Rwanda « dont le territoire
est exigu », « les problèmes internes du Rwanda », « la pensée expansionniste des dirigeants
de la région », « l’ethnie minoritaire au pouvoir à Kigali » sont autant
de facteurs qui ont causé les malheurs de son pays. Il finit par souligner « l’incurie
des dirigeants politiques congolais ». Il ajoute que se joue en RDC « un conflit entre les USA et la Belgique d’une part et
la France d’autre part ». Il rappelle enfin que la « crise congolaise est un problème
international », qu’ « il n’y a pas de solution durable sans intégrer tous les pays de la région » et il exhorte «
chaque pays à résoudre ses propres problèmes. » Pas un mot bien sûr sur la
gestion de l’ère MOBUTU qui a ruiné son pays ; pas un mot non plus sur le génocide des Tutsis
au Rwanda, parachevé en 1994.
Le second orateur à prendre la parole est Monsieur Pierre-Claver KANYARUSHOKI, ancien
ambassadeur du Rwanda en Ouganda. Cet intervenant commence par évoquer le rôle de la
Communauté internationale dont il donne une définition très confuse, mêlant à l’ONU et
au Conseil de Sécurité tout ce qui « influence l’opinion », à savoir « la Presse »,
épinglant au passage à son tour « la seule super puissance », les USA. Il distingue ensuite trois périodes
dans l’histoire du Rwanda :
1) du 1 octobre 1990 au 6 avril 1994 : présence de la MINUAR au Rwanda pour surveiller la frontière ougandaise ; blocage de cette intervention de la MINUAR par les USA après le désastre des soldats américains en Somalie ; refus du président HABYARIMANA de voir une présence belge et refus du FPR qui ne veut pas entendre parler de la France.
2)
Du 6 avril 1994 au 19 juillet 1994 : il évoque le génocide des Tutsis et souligne une
nouvelle fois le rôle des USA et de la Belgique pour empêcher la MINUAR de faire son
travail. Après avoir parlé du rôle bénéfique de l’Opération Turquoise, il évoque le «
second génocide au Zaïre et au Rwanda », renvoyant une nouvelle fois dos à dos les deux
camps et reprenant à son tour la thèse du double génocide. A la question de savoir si cette opération
Turquoise n’a pas surtout servi à exfiltrer des génocidaires, il répond par une fin de non
recevoir.
La troisième période de son exposé est escamotée et il conclut en exhortant les ressortissants
de la Région des Grands Lacs à se prendre en mains.
Le pire restait à venir avec l’intervention de Monsieur Antoine NYETERA, présenté sur le
programme comme « philosophe », et se déclarant lui-même comme « spécialiste de la culture
africaine et plus particulièrement rwandaise ». Après avoir repris la définition d’un
génocide, Monsieur NYETERA se lance dans des propos d’une ignominie insultante pour la
mémoire des victimes et la souffrance des rescapés. Il se déclare Tutsi en faisant allusion à sa grande
taille, dit avoir perdu tous les siens. Il prétend avoir vu « le FPR distribuer des armes sur
les collines », avoir « vu des armes chez Kajegwagwa ». Selon ses dires, le « FPR
avait préparé une attaque de grande envergure avant le 6 avril 1994 » et «
250 Hutus ont été tués au cours des deux jours qui ont précédé l’attentat
contre l’avion du Président. » Il termine son intervention en disant que « le génocide n’a jamais été planifié », que ce ne
sont que des « massacres politiques. »
Je dois avouer, Monsieur le Président, que cette dernière intervention m’ a beaucoup choqué. Que dans l’enceinte du Sénat français on puisse tenir de tels propos négationnistes me paraît indécent et intolérable.
Mon intervention qui a suivi a déclenché dans l’assistance des réactions hostiles, tant de la part des Rwandais Hutus que de celle de leurs amis étrangers, qu’ils soient Français, Belges ou Camerounais. Je peux dire que les idées développées lors de cette matinée sont celles-là même que la CDR et le Hutu Power propageaient au Rwanda en 1994. C’est honteux et inacceptable, surtout, je le répète, en l’absence de tout responsable du Sénat.
Je dois ajouter que j’ai été pris à partie par un
médecin rwandais qui s’est plaint de s’être retrouvé sur une liste de génocidaires
recherchés par le TPIR et qui, ayant appris que j’oeuvrais au sein du Collectif
des Parties Civiles pour le Rwanda, a tenu à mon égard des propos insultants. Je vous communique aussi la réaction de
Monsieur Jean-Marie Vianney NDAGIJIMANA, ancien ambassadeur du Rwanda à Paris, poste dont
il dit avoir démissionné alors que la réalité est bien autre, et qui distingue deux catégories de tueurs : « les amateurs
du génocide, les Hutus qui oeuvrent devant la télévision et les professionnels du
génocide, le FPR. » qui, eux, probablement sous-entendu, se cachent pour accomplir la besogne.
Est intervenu ensuite Monsieur DE BROUWER, ancien conseiller de l’IDC (Internationale
Démocratie Chrétienne). Monsieur DE BROUWER commence par déclarer que « l’IDC n’a
pas eu le rôle qu’on lui a prêté », dénonce « la campagne injuste orchestrée contre l’Eglise » et
déclare que le « TPIR se contente d’être la justice du vainqueur. » Il évoque ensuite
les trois échecs de l’IDC au Rwanda :
1) échec dans ses négociations avec l’Union Européenne pour mettre fin à l’approvisionnement en armes des belligérants en Ouganda. Il met alors en cause le gouvernement britannique de John Major et souligne « sa grande déception » par rapport à l’attitude des USA.
2) échec pour la mise en place d’un programme, d’un calendrier de démocratisation. Monsieur DE BROUWER fait alors la distinction entre les adhérents occidentaux du FPR qui seraient des gens plutôt humanistes, et le commandement militaire du FPR, « groupe de militaires extrémistes qui ont organisé un coup de main (sic) sur le Rwanda. »
3) échec dans sa tentative de rapprocher le MRND et le MDR ; et d’évoquer alors « la philosophie fasciste du FPR. »
Monsieur DE BROUWER continue son intervention par la
longue citation d’un article de Bernard LUGAN dans un numéro du Figaro de 1997. Il
serait intéressant de retrouver cet article pour en souligner toutes les incohérences.
Il termine enfin en déclarant qu’ « en laissant se développer la milice Inkotanyi (FPR), on a laissé le champ libre au
développement des autres milices. » (notre intervenant n’ose nommer les Interahamwe de sinistre
mémoire), que « le procès de KAMBANDA a été escamoté », et qu’ « il n’y
a pas eu de planification parce qu’on n’a jamais trouvé de documents qui le prouvent. »
L’après-midi commence par la projection d’un film, « Loin du Rwanda », œuvre d’un jeune
cinéaste autrichien dont je n’ai pas retenu le nom. Ce film relate la vie d’errance et d’abandon
des réfugiés Hutu (qui ont fui le Rwanda après le génocide encadrés par des
génocidaires qui se servaient d’eux comme de bouclier humain) dans les forêts de Kisangani
et leur massacre par les militaires qui porteront Kabila au pouvoir. Le cinéaste a instamment demandé que son
travail ne soit pas « récupéré » ce qui, vu la composition de l’assistance, ne manquera
pas de se produire. Il aurait fallu, après un témoignage comme celui-ci, ne pas
en rester à l’émotion suscitée par des images choquantes, (la mort de femmes, d’enfants, de vieillards innocents est
toujours révoltante, quelle que soit la nationalité ou l’appartenance « ethnique » des
victimes), mais se poser la seule véritable question importante : qui est responsable de la présence de
ces foules errantes loin du Rwanda ? Qui a provoqué leur exil forcé ?
Cette question n’a
bien évidemment pas été posée. Il aurait fallu reparler du génocide des Tutsi et du
massacre des Hutu démocrates !
Intervient ensuite un avocat français au TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda),
monsieur Frédéric WEIL. Il se présente comme avocat-conseil récemment nommé d’un accusé
d’Arusha. Il remplace, apparemment au pied levé puisqu’il avoue n’avoir pas
préparé son intervention, Maître Hamuli RETY, initialement prévu au programme. En
tant qu’avocat, il défend bien sûr le droit de tout accusé à être défendu, et en particulier à connaître assez tôt les
charges qui pèsent contre lui. Son client, arrêté depuis trois ans et demi est toujours
dans l’expectative : « tout procès équitable doit se dérouler dans un délai raisonnable. » Par contre,
il ajoute qu’ « il n’est pas anormal de contester la réalité d’un seul génocide » et qu’ « on
est même en droit de discuter l’existence d’un génocide au Rwanda en 1994. » Il continue
en affirmant que « le TPIR est dans les mains du vainqueur » et que les « USA étant les
principaux bâilleurs de fonds, ce tribunal ne peut être indépendant ; il risque même de passer
sous le contrôle du gouvernement rwandais » et Monsieur WEIL ne s’ « imagine pas aller
plaider à Kigali.»
Le dernier orateur est Charles ONANA que l’assistance
connaît bien puisque le modérateur de l’après-midi, un journaliste qui a travaillé
récemment à l’Ecole de Journalisme de Butare et qui aura du mal à rester impartial dans les débats, annonce qu’ « il n’est
plus nécessaire de le présenter. » Ce journaliste camerounais est l’ auteur
des « Secrets du génocide rwandais. Enquête sur les mystères d’un président. », livre
écrit en collaboration avec Déo MUSHAYIDI, annoncé au programme mais absent ce jour. Il apparaît comme le porte-parole
du public et ses qualités d’orateur ne peuvent être niées ; c’est aussi
ce qui peut le faire considérer comme un homme dangereux. Son intervention peut se
résumer en une diatribe à l’encontre du Président KAGAME. Ayant eu accès
à des dossiers secrets de BOKASSA, il souligne haut et fort les circonstances de son abandon par ceux qui l’avaient
porté au pouvoir. MOBUTU a subi le même sort, puis SAVIMBI : que Monsieur KAGAME se
tienne donc sur ses gardes. Il continue en disant que la mort d’HABYARIMANA ayant déclenché le génocide,
celui qui a provoqué cette mort est responsable du génocide. Monsieur ONANA oublie que le
génocide des Tutsi a commencé depuis plus de trente ans ! Et de terminer par une harangue
des Rwandais à prendre leur avenir en mains, tout cela avec des accents dignes d’un tribun sûr de
lui. Devant une assemblée toute gagnée à sa cause, cela ne peut qu’avoir des effets ravageurs.
Monsieur le Président, j’ai tenu à vous faire un compte-rendu assez exhaustif de ce Colloque
tenu au sein de votre illustre Assemblée. De débat, il n’y en eut que parce que Monsieur
SEBASONI, représentant de l’Ambassadeur du Rwanda en France, et moi-même étions
présents. Il s’agissait en fait d’une sorte de meeting des tenants de l’extrémisme
hutu et des déçus du régime qui tentent de se refaire une virginité en se déclarant réfugiés politiques alors
que leur départ précipité du Rwanda n’a pas toujours été provoqué par le sentiment
d’insécurité dans lequel ils prétendaient se trouver : plusieurs d’entre
eux, il faut quand même le dire, ont quitté leur pays en partant avec la caisse dont
ils avaient la gestion ; d’autres sont là parce qu’ils ont été, d’une
manière ou d’une autre, des acteurs dans le génocide qui a saigné le Rwanda.
Pour terminer, Monsieur le Président, je dois vous avouer que depuis trente ans que je m’intéresse à tout ce qui se passe au Rwanda c’est la première fois que je me trouvais dans une situation pareille. J’ai quitté le Sénat avec un sentiment profond d’écoeurement, mais avec la ferme conviction que le « Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda » que je préside, et qui a été montré du doigt par des participants, avec des menaces à peine voilées, que ce Collectif doit poursuivre avec détermination son action naissante. « Demain, le Rwanda » : tel était le titre donné à ce Colloque. Du Rwanda, il en fut beaucoup question ; de son devenir ?
Rien. Si le Rwanda de demain venait à
tomber aux mains de ces extrémistes, qui n’ont retenu aucune leçon du passé, même récent,
il est fort à parier que ce pays sombrerait de nouveau dans la barbarie.
Et je ne voudrais pas penser que votre illustre Assemblée ait été le lieu où
se seraient forgées et renforcées les thèses génocidaires et négationnistes.
Merci, Monsieur le Président, de m’avoir lu jusqu’au bout. J’estimais de
mon devoir et de ma conscience de vous informer de ce qui s’était passé ce jeudi 4 avril 2002 dans votre
Assemblée qui, je le suppose, doit être habituée à des débats d’une autre qualité.
Je vous prie de croire, Monsieur le Président, en
l’expression de mon profond respect.
Alain GAUTHIER ,
Président du CPCR.
Copie pour information à :
- Monsieur le Président de la République française,
- Monsieur le Premier Ministre du gouvernement français,
- Son Excellence Monsieur Jacques Bihozagara, ambassadeur du Rwanda à Paris,
- Monsieur le président du Sénat,
- Madame Bidard-Reydet, vice-présidente de la Commission des Affaires Etrangères du Sénat.
