RUGAMBA-NET PRESS

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Lettre à Kofi Annan

 

Ottawa le 24 Aout, 2000

 

A Son Excellence Kofi Annan

Secrétaire Général de l’O.N.U

À New York.

 

Monsieur le Secrétaire Général,

Je vous adresse cette lettre au nom des membres du Réseau des Associations qui luttent contre le Génocide au Burundi. Comme vous le savez, ce Réseau est constitué des Associations de Burundais vivant en Afrique, en Amérique du Nord et en Europe, qui ont décidé de tout mettre en oeuvre pour épauler les forces saines engagées dans l'âpre lutte contre le génocide qui ravage le Burundi depuis octobre 1993. La perspective de la conclusion du processus dit de paix d’Arusha offre une nouvelle occasion de vous interpeller personnellement, et de stigmatiser une nouvelle fois les graves responsabilités de l’Organisation des Nations Unies dans l'enlisement du drame burundais.

Depuis le début de cette crise qui secoue le Burundi jusqu’aujourd’hui, la Communauté internationale, l'ONU en particulier, se sont comportées à l’égard de ce pays d’une manière peu digne et fort critiquable. Malgré un registre impressionnant de contacts à tous les niveaux, à compter de la visite au Burundi du Secrétaire Général-Adjoint James Jonah (novembre 1993), les missions du Conseil de Sécurité, des Agences Spécialisées du Système des Nations Unies, des Envoyés Spéciaux, en passant par la série de Représentants Spéciaux du Secrétaire Général de l'ONU qui ont vécu les troublantes réalités du terrain, le Burundi n’arrive toujours pas à bénéficier de l’attention que dicte pourtant la précarité de sa situation. A New York, comme dans d'autres métropoles, on s'évertue toujours à tenter de remettre en selle un pouvoir compromis.

Or, par sa Résolution 1012 (1995) du 28 août 1995, le Conseil de Sécurité de l'ONU a créé une Commission internationale chargée d'établir les faits concernant l'assassinat du Président du Burundi le 21 octobre 1993 ainsi que les massacres et autres actes de violence grave qui ont suivi. Le Rapport de la Commission (S/1996/682) a clairement conclu aux actes de génocide commis à l’instigation du parti politique Frodebu contre la minorité Tutsi du Burundi. Aux termes de la Convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide, tous les Etats Membres de l'ONU sont tenus d'agir, les pays membres du Conseil de Sécurité en tête, pour réprimer ce crime imprescriptible et inamnistiable. Dans le cas d’espèce, au lieu de pourchasser les dirigeants du Parti politique incriminé pour qu'ils répondent de leurs forfaits, nous observons, bien au contraire, de savantes manœuvres pour couver ces irresponsables, leur tailler de la crédibilité et imposer leur respectabilité.

Par pure coïncidence ou par cynique calcul, la Médiation dans le conflit burundais remue ciel et terre pour forcer la signature, le 28 août prochain, d'accords impies qui ravaleraient le Burundi au régime de tutelle. Au comble de l'ignominie, ce pauvre pays serait placé sous la férule des même criminels tribalistes, responsables du génocide des Tutsi depuis octobre 1993 et du massacre de milliers d'innocents Hutu opposés à leur monstrueuse idéologie de purification ethnique. Le projet d'Accord prévoit l’inacceptable amnistie des génocidaires, la transformation de milliers de criminels écroués en prisonniers d'opinion, et la mise en place d'un gouvernement de transition imposé au peuple burundais, auquel participeraient des terroristes de la trempe de Jean Minani, Léonard Nyangoma, Sylvestre Ntibantunganya, Léonce Ngendakumana, Etienne Karatasi, Cossan Kabura, Jean-Bosco Ndayikengurukiye, Jérôme Ndiho et d'autres tribalo-génocidaires de la même école de pensée. Nous nous élevons contre cette infamie, car ce serait leur accorder un quitus moral pour parachever la « solution finale » et massacrer les rescapés Tutsi parqués dans d'innommables « camps de concentration » depuis 1993, sans que cette aberration soulève la moindre commisération de la communauté internationale.

Monsieur le Secrétaire Général,

Le Réseau des Associations de lutte contre le Génocide a toujours soutenu toutes les initiatives et réformes susceptibles de ramener la paix durable au Burundi. Les Accords d'Arusha, reposant sur l'occultation d'un génocide reconnu par une Commission de l'ONU ne relèvent pas de cette panoplie. S'ils étaient signés en l'état, le Burundi basculerait dans un cycle de violences inouies et verserait dans de cauchemardesques bains de sang dont nul ne peut prévoir l'issue. Justice expéditive, exécutions sommaires règneraient en maîtres absolus. Vous savez qu'aucune garantie internationale ne peut assurer la mise en oeuvre effective d'accords de paix conclus au forceps.

Les tristes exemples du Rwanda et de Sierra Leone devraient inspirer davantage de circonspection à ceux qui rêvent de ficeler un quelconque accord de paix durable pour le Burundi.

Pensez donc. Certains terroristes ou rebelles ont été rejetés par la population ou chassés du pouvoir par désaveu populaire. Certains ténors du Parti Frodebu terrés dans les rangs du coupable partenariat qui règne sur le Burundi sont accusés d'avoir initié des orgies génocidaires et d'avoir fait disparaître des témoins gênants. C'est le cas de Léonce Ngendakumana, l’actuel Président de l’Assemblée Nationale, que le Médiateur Nelson Mandela aurait pressenti pour diriger la Transition.

Vos propres rapports au Conseil de Sécurité ont montré sans équivoque la collusion criminelle entre les rebelles Hutu du Burundi et les tristement célèbres Interahamwe du Rwanda. Le monde garde en mémoire les accords signés à Bukavu entre le Général Bizimana des Ex-FAR et Léonard Nyangoma du CNDD. Souvenez-vous que Nyangoma avait été déclaré « fauteur de guerre » par la classe politique burundaise signataire de la Convention de Gouvernement du 14 septembre 1994, que le Représentant Spécial du Secrétaire Général Ahmedou Abdallah a contresigné. Ce chef rebelle et certains de ses acolytes étaient même placés sous mandat international de recherche confié à Interpol. Aujourd’hui, force est de constater que l’ONU croit fréquentable un tribaliste avéré, animateur de la Radio de la Haine « Radio Démocratie » (S/1996/335 paragraphe 13), émule de la non moins tristement célèbre Radio Télévision Libre des Mille Collines.

Alors que les Accords de Lusaka, sensés paver la voie au retour de la paix en République Démocratique du Congo exigent le démantèlement des milices et autres mouvements rebelles qui sèment la terreur dans la Région des Grands Lacs, les concepteurs d’Arusha promeuvent les mêmes criminels en négociateurs de paix pour le Burundi. Le Burundi ne peut pas être transformé en dépotoir de toutes les armées, rébellions et milices en débandade et espérer recouvrer la paix.

Monsieur le Secrétaire Général,

Nous appelons de tous nos vœux tout arrangement qui consacrerait le partage du pouvoir équilibré au Burundi, et qui garantirait les droits et libertés pour tous. Pour ce faire, les Barundi ne doivent pas passer par la fourche caudine d'accepter sans sourciller l'infâme présence de pilleurs d'enfants, d'éventreurs de femmes enceintes ou d’égorgeurs de vieillards pour plaire à une Communauté internationale qui n’a pas eu la décence d’élever la voix aux heures les plus sombres de leur histoire. Au-delà de ces terroristes génocidaires et de la pitoyable cohorte de politiciens Tutsi sans envergure ni vision qui gesticulent tardivement au sein du G -10, le Burundi regorge de patriotes Hutu et Tutsi capables de diriger dignement ce pays. Nous sommes persuadés qu’il ne serait pas opportun pour l’ONU d’ajouter insulte et mépris à l'insensibilité, l'ambivalence et le parti pris qui ont caractérisé ses démarches face aux drames du génocide burundais.

A l’issue de votre visite au Burundi en mai 1998, vous sembliez avoir compris que la problématique de ce pays ne se pose pas en équation antinomique Hutu-Tutsi. Au-delà du prisme déformant de la « sempiternelle » rivalité Hutu-Tutsi, vous aviez laissé l'impression de percevoir la véritable nature de ce conflit de génocide. En recevant le Rapport de la Commission chargée d’enquêter sur les manquements de l’ONU au Rwanda, vous aviez ému par vos regrets apparemment sortis droit du cœur. Vous indiquiez que vous feriez tout ce qui est en votre pouvoir, afin que le drame rwandais ne se reproduise plus. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui doutent de votre sincérité. Ils mesurent votre extrême limitation à infléchir le cours des événements pour inverser les tripotages qui hypothèquent l’avenir du Burundi. Ceux qui, dans votre entourage, rechignent à traiter le génocide burundais par son vrai nom, accumulent de terribles responsabilités devant l’Histoire. La présente lettre est une interpellation valant avertissement, car les Barundi n'accepteront jamais l'infamie d'une recolonisation. Ils ne baisseront jamais la garde, comme ils n’accepteront jamais que le dernier Tutsi du Burundi périsse sans assigner devant le Tribunal de l’Histoire les auteurs et co-auteurs de leur tragédie.

Veuillez agréer, Monsieur le Secrétaire Général, les assurances de ma haute considération.

 

Pour le Réseau International de Lutte contre le Génocide au Burundi.

Sylvère Kabwa

Président