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DISCOURS DE SON EXCELLENCE LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE AU SOMMET DE DAR-ES-SALAAM RELATIF AUX PROBLEMES DE SECURITE DANS LA SOUS-REGION

Excellence Monsieur le Président de la République Unie de Tanzanie 

Excellence NDUGU ALI HASSAN MWINYI, 

Excellences Messieurs les Présidents, 

Excellence Monsieur le Secrétaire Général de l’Organisation de l’Unité Africaine. 

Honorables et distingués membres de délégation

Mesdames et Messieurs 

            C’est un grand honneur et un plaisir pour Moi de prendre la parole devant le haut de la tribune de cette Auguste Assemblée. Je voudrais tout d’abord adresser mes remerciements et mes félicitations les plus chaleureux et les plus sincères  à Son Excellence NDUGU ALI HASSAN MWINYI, Président de la République Unie Tanzanie dont la sagesse et la haute vision d’Homme politique ont conçu l’idée d’organiser ce sommet qui nous réunit. Nous pouvons ainsi, ensemble, chercher les vies et moyens typiquement africains  pour trouver des solutions aux problèmes de sécurité qui se posent à nos pays respectifs et sans la résolution desquels nos pays ne peuvent guère connaître de progrès. 

Je tiens également à adresser mes remerciements à leurs Excellences les Présidents de l’Egypte, du Kenya, de l’Ouganda, du Rwanda, du Zaïre, de Zambie, ainsi que le Secrétaire Général de l’OUA, qui malgré leurs calendriers fort chargés ont tenu à participer personnellement à ce sommet pour marquer l’importance qu’il revêt, ce qui laisse entrevoir que les conclusions que nous en tirerons serons capitales pour l’avenir de nos pas. Je remercie tous les participants à ce sommet car leur présence témoigne de la volonté sans faille de leurs pays et de leurs organismes de construire une Afrique prospère, volonté ancrée dans une foi inébranlable dans l’avenir de nos pays souvent meurtris par tant de maux et de calamités devenus presque fatals. Mes remerciements s’adressent enfin à tous ceux qui se sont investis de près ou de loin, a sortir nos pays des affres de la faim, des guerres et des difficultés de toutes sortes . Malgré quelques échecs enregistrés par ici et par là, échecs dûs à des causes et à des circonstances sur lesquelles nous n’avons pas souvent de prises, les résultats atteints sont forts impressionnants et j’en félicite tous mes aînés. 

            S’agissant des problèmes graves que vit mon pays le Burundi, je voudrais vous brosser à grands traits le  tableau de la profonde crise politico-sociale et économique qui y prévaut depuis le 21 Octobre 1993, après l’ignoble et criminel assassinat de Son Excellence le Président Melchior NDADAYE et d’un grand nombre de ses collaborateurs proches et lointains. 

Cette crise qu’on croyait s’estomper après la mise en place de l’institution présidentielle le 5 février dernier ne fait qu’augmenter au regard des tragédies événements survenus encore, ces dernières semaines, avec la mort de nombreux citoyens innocents, la destruction de biens et des maisons et surtout l’apparition d’un phénomène très inquiétant : la purification ethnique dans les quartiers de la ville de Bujumbura la Capitale. Et malheureusement on voit que les auteurs de ces forfaits continuent l’exécution d’un plan machiavélique de déstabilisation et de destruction, du processus démocratique avec la complicité des éléments incontrôlés des forces de l’ordre. 

            En effet, bien avant l’acceptation du multipartisme, les forces antidémocratiques avaient fait savoir aux adhérents des partis du changement démocratique qu’elles ne ménageraient aucun moyen pour s’opposer à l’avènement d’un Etat de droit dans notre pays. Ces mêmes forces accusaient le Président BUYOYA d’avoir « vendu le pays » depuis la formation d’un gouvernement partiaire (1/2 Tutsi, ½ Hutu) après les évènements de NTEGA et MARANGARA en 1998. Leurs menées subversives se manifestent au grand jour, pour la première fois, lors de l’agrément des partis politiques quand elles firent tout pour contrecarrer le parti politique SAHWANYA-FRODEBU qui dut subir toutes sortes de vexations et d’humiliations. Malgré tout, ce parti remporta les élections des 1er et 29 juin 1993. 

            Par la suite les mêmes forces antidémocratiques refusèrent les résultats de ce que le monde entier salua comme une grande victoire démocratique, taxèrent ces élections d’ « ethniques » et commencèrent un véritable programme de déstabilisation : manifestations, tracts, tentatives de coups d’Etat (16 juin et 3 juillet 1993) et ce avant même que le nouveau Président NDADAYE ne prête serment. Finalement ce fut le coup fatal du 21 octobre 1993 avec l’assassinat du Président démocratiquement élu, un Coup d’Etat qui visait également la décapitation du parti vainqueur et de toutes les institutions démocratiques. 

            Cet acte ignoble et criminel entraîna presque dans tout le pays des massacres interethniques qui plongèrent notre peuple dans un enfer sans nom avec quelque 50.000 morts, 800.000 réfugiés, 200.000 déplacés dont certains ont trouvé refuge dans des centres socio-économiques et près d’un million de déplacés dans les marais et les buissons. 

            Pour sortir de la crise, toutes les forces politiques et sociales se sont réunies au cours de divers conclaves pour remettre sur pied les institutions démocratiques. C’est ainsi que l’Assemblée Nationale s’est dotée d’un nouveau Bureau qui a permis d’élire, le 13 janvier 1994, un nouveau Président de la République qui a prêté serment le 5 février 1994, et qui a nommé un Premier Ministre qui, à son tour, a formé un nouveau Gouvernement de consensus. Malheureusement, la remise sur pied de ces institutions n’a pas empêché les forces antidémocratiques de continuer leurs actions de déstabilisation et de perpétuation du putsch par le biais notamment de destruction de biens et de maisons, d’assassinants de citoyens innocents et de tout autres actions visant à paralyser la vie politique, économique et sociale de tout le pays. On en est même venu à une partition des quartiers de la capitale ou certains sont habités par une seule ethnie. Face à cette dangereuse situation, le Président de la République et le Gouvernement ont pris une série des mesures pour ramener la paix et la sécurité dans le pays qui malheureusement n’ont pas exécute à notre satisfaction. 

            Se sentant de plus en plus insécurisée, une partie de la population a été amenée à s’armer puisque manifestement le pouvoir politique n’avait pas les moyens de la protéger contre ces forces antidémocratiques. Cette situation est évidemment très préoccupante pour notre pays car le pullulement des armes risque, à la longue, de créer une situation très dangereuse susceptible d’entraîner même une guerre civile qui embraserait, non seulement mon pays, mais aussi toute la sous-région. Je suis sûr, Excellences Messieurs les Présidents, que Vous ne pouvez jamais accepter qu’un tel drame frappe nos pays qui souffrent déjà de tant de maux. 

            En résumé, le putsch du 21 octobre 1993 et ses dramatiques conséquences se révèle une crise très profonde à plusieurs facettes. C’est une crise politique qui prolonge les crises successives des trente dernières années ; une crise économique qui a des conséquences dramatiques sur nos économies déjà fortement éprouvées, une crise sociale dont les retombées remettent en cause le fragile équilibre de nos populations respectives car l’arrivée massive de nos réfugiés dans vos pays rend encore plus précaires les conditions de vie de vos citoyens, une crise morale, enfin, qui déchire le tissu social africain et qui remet profondément en cause l’existence même de nos Etats-Nations.  Il est donc impérieux que les autorités burundaises, le Président de la République en premier, trouvent une solution durable et définitive à cette préoccupante situation, et ceci est l’objet des mesures concrètes que mon pays souhaiterait vous voir adopter. 

            Mais avant de prescrire des remèdes à un mal, il convient d’abord d’en faire le diagnostic pour en établir les causes lointaines, proches et immédiates. Dans le cas de mon pays, le Burundi, les forces antidémocratiques trouvent leurs origines dans la fondation même du royaume au 17ème siècle. En effet, malgré « la présence d’institutions de régulation sociale », le pouvoir monarchique était arbitraire car il distribuait les postes de responsabilités selon son bon vouloir et selon les catégories socio-professionnelles liées à l’ethnie, au clan, aux alliances familiales ou d’allégeance. 

            Par ailleurs, des pratiques incompatibles avec le respect des droits de l’homme et de la dignité de la personne humaine comme la rafle du bétail (ukunyaga), le contrat de cession de terre moyennant des prestations particulières (ubugererwa), le contrat de bail à cheptel (ubugabire), l’exil (ukwangaza), le mépris de l’autre (kunena), la pratique de deux poids deux mesures dans la justice selon la tête du client, n’étaient pas rares. La cour royale était riche en intrigues et grenouillages de toutes sortes jusqu’à des assassinats par empoisonnement, strangulation ou extermination pure et simple de familles entières des rivaux qu’on accusait faussement de tous les maux. 

            Loin de corriger ces errements du passé, à savoir la domination d’un groupe socio-politique sur les autres, la colonisation (colons et missionnaires) « bureaucratisa » ces injustices, et notre pays entra dans l’indépendance dans un tel esprit. 

            Il était donc plus que difficile de jouer le jeu démocratique, les tenants du pouvoir d’hier refusant de le partager équitablement avec les nouveaux de la scène politique, mais ayant le tort d’appartenir aux groupes d’opprimés d’hier. Ce refus de partage se concrétisa par des assassinats d’hommes politiques ou même d’église et par des génocides sélectifs et cycliques des années 1965, 1972, 1988 et 1991 qui firent quelques 300.000 morts environs et 300.000 réfugiés. Ces massacres touchèrent en premier lieu des personnalités politiques, des intellectuels mais également tous les hommes de valeur (Abashingantahe) sur les collines ou dans le secteur économique. 

            Les tenants de ce type de pouvoir qui avaient toujours nié l’existence de problèmes entre les différentes ethnies et les différents groupes socio-politiques du Burundi ne supportèrent point la victoire des forces démocratiques. Arguant que le Burundi n’était une Nation que sous leur gouvernement et que leur perte de pouvoir ramenait cette nation à une « superposition d’ethnies », ils recoururent, après les élections du 1er juin 1993, aux méthodes qui leur était chères et qui avaient fait leurs preuves dans le passé : intimidation, calomnies, mensonges, rumeurs, tracts, instauration d’un climat de délation, de peur d’arrogance et de pratique dans toute la population. C’est dans le cadre de cet esprit destructeur que les forces anti-démocratiques ont continué à évoluer, ce qui a conduit à la tentative de renversement du pouvoir issu des élections de juin 1993, car ils le considéraient comme gênant dans leurs entreprises à la fois anti-démocratique et anti-populaires. 

            Le putsch du 21 octobre 1993 s’inscrit dès lors dans la logique de la continuité des actions de ces forces (civiles et militaires). Il n’est par conséquent pas étonnant que le Burundi ait vécu, depuis la tentative du putsch, des situations dramatiques consistant en des opérations dites « ville morte » s’accompagnant de victimes humaines, ainsi qu’à celles de purification ethnique dans certains quartiers de Bujumbura. 

            Tous ces agissements inhumains plongent leurs racines dans le passé et l’on ne peut espérer y mettre fin que par une thérapie adéquate qui tienne compte des facteurs contribuant, plus que tous les autres, à empirer le mal burundais. 

            C’est pourquoi les solutions à envisager doivent donc viser à lever définitivement les obstacles qui handicapent l’instauration au Burundi d’un pouvoir qui rassure autant la majorité ethnique que la minorité ethnique, bref un pouvoir qui rassure tous les Barundi. 

            La persistance de la crise et l’opposition farouche de certaines forces politiques et de l’armée à tout retour total à la légalité démontrent à suffisance qu’il est indispensable d’envisager prioritairement, dans toute démarche à une solution définitive du problème, de réserver une attention particulière à la structure actuelle de l’armée pour qu’elle ne soit plus une entrave à l’évolution harmonieuse de la société burundaise. Ici le Burundi compte évidemment sur le concours de ses amis notamment les pays voisins et toute la communauté internationale. 

            En effet, au stade où le Burundi se trouve, il est fort indispensable que la communauté internationale l’aide sérieusement à sortir définitivement de la crise, tant pour le besoin de retour et de renforcement de la paix et de la sécurité interne par tous les pays de la sous-région. 

            Voilà. Excellences Messieurs les Présidents, monsieur le Secrétaire Général, les préoccupations fondamentales de mon pays que je soumets à votre bienveillante attention pour nous aider à trouver des solutions concrètes et appropriées. 

Je vous remercie.


COMMUNIQUE PUBLIE A L’ISSU DU SOMMET REGIONAL TENU LE 6 AVRIL 1994 A DAR ES SALAAM SUR LA SITUATION AU BURUNI ET AU RWANDA. 

  1. A l’invitation de S.E. Ali Hassan Mwinyi, Président de la République Unie de Tanzanie, un Sommet régional s’est tenu le 6 avril 1994 à Dar-es-salaam.

  1. Ont participé au sommet, outre le Chef d’Etat de la Tanzanie, S.E. Général Major Habyarimana Juvénal, Président de la République rwandaise, S.E. Yoweri Kaguta Museveni, Président de la République de l’Ouganda, S.E. Cyprien Ntaryamira, Président de la République du Burundi, S.E. Le Professeur George Saitoti, Vice-président de la République du Kenya et S.E. Salim Ahmed Salim, Secrétaire Général de l’Organisation de l’Unité Africaine.

  1. Le sommet a été convoqué en vue de rechercher les moyens d’aider le Burundi et le Rwanda à résoudre leurs problèmes politiques et de sécurité.

  1. Les Chefs d’Etat et de Délégation ont noté avec une grave préoccupation que malgré l’avènement d’une nouvelle ère de paix, de stabilité et de coopération à l’issue des élections démocratiques de juin 1993, de la mise en place d’un Gouvernement d’union nationale et plus précisément d’un gouvernement de consensus, le Burundi a été de nouveau plongé dans des troubles à caractère ethnique.

  1. S’agissant du Burundi, les Chefs d’Etat et de Délégation :

A)   Soutiennent le Gouvernement de consensus national actuellement en place et demandent à toutes les forces politiques et de sécurité de coopérer pleinement avec ce Gouvernement ; 

B)   Réaffirment le rôle de l’OUA, y compris le déploiement de la composante militaire afin d’aider au rétablissement de la confiance et au bon fonctionnement des institutions de l’Etat ;encouragent l’OUA à poursuivre ce rôle et l’invitent à examiner les moyens de renforcer sa mission afin de mener à bien sa tâche. 

C)   Demandent que soit mis en place d’urgence un programme de réforme de l’armée et des autres services de sécurité. 

D)   Exigent l’appui total et la pleine coopération des forces politiques et des forces de sécurité pour garantir le bon fonctionnement des Institutions de l’Etat et lancent une mise en garde contre toute obstruction qui ne pourrait qu’entraîner des conséquences graves. 

  1. Les Chefs d’Etat et de Délégation ont décidé de se réunir de nouveau en temps opportun pour examiner la situation.

  1. Concernant le Rwanda, les Chefs d’Etat et de Délégation ont noté avec préoccupation que les Institutions de transition prévues par l’Accord d’ARUSHA du 4 août 1993 n’ont pas toutes été mises en place. A cet égard, ils ont exhorté toutes les parties concernées à respecter l’esprit et la lettre de l’Accord d’ARUSHA et spécialement à mettre en place sans plus tarder les autres institutions de la transition.

  1. Enfin, les Chefs d’Etat et de Délégation participant au sommet de Dar-es-salaam ont exprimé leur gratitude à S.E. Ali Hassan Mwinyi, Président de la République Unie de Tanzanie, au Gouvernement et au peuple tanzanien pour l’hospitalité chaleureuse et fraternelle qu’ils leur ont réservée ainsi qu’à leurs Délégations depuis leur arrivée en Tanzanie.


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