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Les propos qui vont faire du bruit



Aldo Ayello, cavalier de la paix, aux Editions Complexes, publié par le Grip, Groupe de Recherche et d'Information sur la Paix et la sécurité, Bruxelles

L’entretien a été mené par Pierre-Olivier Richard, journaliste-écrivain, auteur de Casques bleus, sang noir – Rwanda 1994 – Zaïre 1996 : génocide en spectacle (EPO, 1997) et Le drame burundais, hantise du pouvoir ou tentation suicidaire ?, avec Gaëtan Sebudandi (Karthala, 1996).


Le cabinet secret de 50 ou 60 familles qui monopolise le pouvoir : le problème burundais selon Ayello

Lu pour vous par
Edgar C. Mbanza

Dans un livre- entretien publié il y a quelques mois par le Grip, un groupe d' études belge, l' envoyé spécial de l' Union Européenne dans les Grands Lacs consacre tout un chapitre sur la crise burundaise. Aldo Ayello s' exprime, avec sa réputation de " lâcheur de mots ", sur les principaux acteurs du conflit, touche les questions les plus brûlantes, et donne ses réflexions et des solutions éventuelles…
Les propos ne manqueront pas de susciter polémiques etcontroverses, tant la période est intense et tendue, politiquement et diplomatiquement. Aldo fait appel à une méthode qu' il se vante d' utiliser avec suc-cès : il surprend, fait scandale, attaque Buyoya comme un adversaire, dénonce sans ménager " le pou-voir Tutsi ",tranche sur les questions les plus brûlantes tel le génocide ...



Jamais facilitateur ne s' était donné tant de libertés pour exprimer ce qu' il pense des gens et des questions du conflit burundais. Quand Mandela avait parlé d' " inacceptable une minorité qui monopolise tous les pouvoirs ", lors d' un de ses premiers discours officiels de médiateur du conflit, tout le monde y compris Ayello parla de " dérapages verbaux ", avant de rappeler à l' ordre le sage.
Pourtant, dans Aldo Ayello, cavalier de la paix, un livre entretien de Pierre Olivier Richard, l' envoyé spécial de l' Union Européenne dit vraiment des trucs…

S ' il y en a qui reçoivent des gifles, c' est bel et bien le président Buyoya. Le Major aura apparemment du mal à se faire pardonner du coup d' Etat de juillet 1996. " Il a accepté d' être soit le président du putsch, soit un président limité dans ses pouvoirs par les gens qui ont fait le coup d' Etat." Il a déçu, dit le diplomate, gâché le plan de Nyerere : "Buyoya était l' homme sur lequel le sage tanzanien comptait pour le futur ".

Et de là, l' émissaire européen, qui a toujours défendu l' embargo au grand dam des ONGs et des diplo-maties nationales occidentales, nous donne sa version des sanctions : ce n' était pas pour punir Buyoya, mais pour lui donner une chance (…)," une carte à jouer pour lui sortir du piège de l' embargo,(…)pour qu' il prenne des distances vis-à-vis des personnes qui l' avaient amené à la présidence par la force. "
" A-t-il joué le jeu?", doute Ayello avant de conclure : " Une chose est sûre, il a perçu les sanctions comme une punition et n' a pas su les utiliser de façon positive tout de suite."

Aldo Ayello arrive plus loin, quand il attaque Buyoya sur ce qui doit rester de plus cher et de plus intime dans sa vie d' homme d' Etat : le processus de démocratisation de 1993 . "Il s' est laissé piégé dans un processus qui ne tenait pas compte de l' histoire, de la culture, de la tradition et de la composition socio-ethnique. Il crû de façon naïve qu' il allait gagner les élections, et il les a perdues. Et dès après ces élections, la situation a commencé à se déstabiliser ." Et d' ajouter que ce processus a été l' origine du désastre burundais.

L' émissaire européen explique par ailleurs que Buyoya reste à la solde d' un cabinet secret qui dirige le pays. Au risque de tomber parfois dans un amalgame de clichés, selon des commentaires d' un journaliste français, il parle de ses gens ( à Buyoya), ou des gens purs et durs de l' Uprona et de certains petits partis tutsis, ou encore une minorité qui veut s' emparer du pouvoir et le garder
Même le partenariat avec le parlement à majorité hutu ne fléchit pas la position de l' Européen : ce sont les 50 ou 60 familles d' un kitchen cabinet -un cabinet secret -qui détiennent le véritable pouvoir de décision. Avec l' évolution politique actuelle, le lecteur a sans doute du mal à cibler l' identité de ce kitchen cabinet.

Même si l' auteur des propos ne pointe pas du doigt ces familles qui dirigent, on comprend immédiatement ceux que le diplomate dénonce : des extrémistes Tutsis qui veulent garder à tout prix le pouvoir " en utilisant la peur du génocide et avec le soutien de l' armée."
Un système comparable à l' apartheid, selon les dires d' Ayello : " Un groupe ethnique minoritaire qui s' empare du pouvoir et qui considère le contrôle de ce pouvoir comme sa seule garantie de survie (…). Pour rester au pouvoir, ce groupe crée et codifie une véritable philosophie de la séparation, de l' exclusion et le cas échéant, de l' élimination de l' autre. "

Par ailleurs, Ayello croit savoir que le cabinet secret ne peut pas compter indéfiniment sur le soutien de l' armée. " La guerre a changé les termes du problème. Le prix que l' armée continue de payer est devenu trop élevé et elle a tout intérêt à arriver à un accord. C' est pour cela qu' aujourd'hui un dialogue est possible avec l' armée, à condition de ne pas l' humilier."
Une démobilisation graduelle, un intéressement matériel accompagnant cette démobilisation,…des propositions du diplomate pour réussir le désengagement politique des militaires, et cela en vue aussi d' une intégration des rebelles hutus.

Des solutions aussi en ce qui concerne le génocide. Ayello propose des garanties institutionnelles " indis-pensables comme contre-partie à la minorité tutsie qui ne pourrait garder le pouvoir militaire et politique à 100% pour assurer sa survie."
Ainsi, il estime que le système démocratique classique de majorité pure et simple ne doit pas être " appli-quer aveuglément ".

Dans sa réflexion sur l' armée, et la transition, Aldo Ayello revient et tire encore une fois sur Buyoya. Pour diriger la transition, " (...) on a besoin d' un président qui soit accepté par la majorité hutue et aussi par l' armée.
" (…) Est-il(Buyoya) le seul ? " doute Ayello avant de déclarer : " Peut-être qu' il y en a d' autres . "
Une balle qui n' en est pas moindre au moment où pour diriger cette transition, Buyoya lâché déjà par tous les " Arushistes " sauf l' Uprona aile Rukingama devait compter sur ceux qui dans les milieux de la société civile ou diplomatiques estiment impensable d 'envisager un autre leadership en dehors de lui.

Dans Aldo Ayello, cavalier de la paix , ce qui va sans doute irriter plus d' un lecteur, c' est que l' émissaire européen parle du début à la fin des extrémistes tutsis. Jamais à aucun moment le diplomate n' évoque directement ou indirectement les extrémistes hutus, ceux que les Nations Unies accusent pourtant d' avoir commis des actes de génocides en 1993 ; ceux là même qui n' ont jamais caché leur alliance militaire et donc idéologique avec les génocidaires rwandais Interahamwe.
D' un coup, il balaie toutes revendications en rapport avec le génocide. "Si les dirigeants du CNDD sont des présumés génocidaires, la négociation est terminée avant de commencer(…). Tout cela va donc norma-lement se terminer par une amnistie."
Un point de vue qui lui a déjà valu plus d' un accrochage avec ce qu' il appelle " des gens purs et durs de l' Uprona et de certains petits partis tutsis "-à signaler que dans ce livre, Ayello n' oublie pas d évoquer un Mukasi plutôt cohérent, toujours " puissant " et " dangereux ".
Un point de vue sur la question du génocide qui lui a déjà valu aussi de profondes divergences avec l' une des personnalités les plus modérés de l' échiquier politique burundais, le ministre Eugène Nindorera .

Un livre de toute façon intéressant, d' abord même de par les polémiques qu' il va susciter. Mais surtout car il s' agit d' une opinion relevant d' une stratégie d' un diplomate mandaté officiellement par l' Union Européenne pour faire la paix au Burundi. Aldo Ayello exerce depuis le début un poids considérable dans l' évo-lution du processus de paix inter-burundais, un processus qui aujourd' hui en arrive à son stade crucial.

Si des observateurs relèvent déjà des clichés flagrants et des contradictions intellectuelles dans la position d' Ayello, tout le monde est unanime : le diplomate reste cohérent dans sa stratégie. Aldo Ayello est un vendeur de la paix, et sa diplomatie le marketing. Michel Rocard qui postface le livre rappelle par ailleurs : "L' Histoire, intellectuellement, relève plutôt de l 'ordre de la justice que de celui de la réconciliation et de la paix. Or les deux sont largement incompatibles… "

En plus des gens et des questions du conflit, Aldo Ayello nous révèle indiscrètement quelques confidences de palais ou des coulisses diplomatiques, des petits faits et gestes qui ne manqueront pas de faire date dans l' histoire de la réconciliation burundaise. On apprend que Nyerere a espéré jusqu' à la dernière