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Mémoire et solidarité : le Rwanda dans le miroir du Burundi

 

 

Ma collègue Nicole Loraux, dans son étude sur "les usages de l'oubli" dans l'Athènes antique, cite le biographe Plutarque, "la politique se définit comme ce qui enlève à la haine son caractère éternel," autrement dit, ce qui subordonne le passé au présent. Mais on peut citer a contrario, contre l'amnésie, ce que disait un ancien chef de l'insurrection du ghetto de Varsovie à propos de la Bosnie des années 90 : "C'est une victoire posthume de Hitler". En fait ce qui est en question, c'est la gestion de la mémoire, ce que le philosophe Todorov ("Les abus de la mémoire") appelle la "mémoire exemplaire" par opposition à la "mémoire littérale", celle donc qui permet "d'utiliser le passé en vue du présent, de se servir des leçons des injustices subies pour combattre celles qui ont cours aujourd'hui" ou qui risquent de se répéter à l'avenir.

Si je peux invoquer l'expérience de ma génération en France, la sensibilité à Auschwitz (voir "Nuit et brouillard" de Alain Resnais en 1956) se développa simultanément à la question de la guerre d'Algérie, créant une sensiblité à la menace toujours présente du au racisme qui rend compte de mes réactions sur ce qui s'est passé au Rwanda et au Burundi depuis que j'ai connu ces pays dans les années 1964-65. Et c'est très consciemment, intellectuellement et moralement, qu'en avril 1994 j'ai parlé de "nazisme tropical".

La commémoration du génocide des Tutsi du Rwanda chaque 7 avril invite, je l'ai senti fortement l'année dernière, à des témoignages personnels et non à une rhétorique convenue sur "l'affreuse tragédie" ou sur ces "circonstances désastreuses" pour reprendre les formules onusiennes d'avril 1994.

Or en ce qui me concerne j'ai vécu l'épreuve atroce subie par mes amis rwandais en 1994 en écho avec tout ce que j'avais déjà compris et ressenti à partir de la connaissance, beaucoup plus directe et durable que j'ai du Burundi, le voisin également éprouvé.

Il ne s'agit pas, loin de là, de faire un équilibre spécieux entre les deux pays, comme ces observateurs qui renvoient périodiquement dos à dos Hutu et Tutsi, en diabolisant l'un et en angélisant l'autre, de façon alternée selon la conjoncture ou selon les points de vue. Il ne s'agit certes pas de céder à cette tentation, forte aujourd'hui dans certains cercles internationaux d'Amérique, d'Europe et même d'Afrique, de traiter finalement ces deux pays en Tutsiland et Hutuland virtuels. Il ne s'agit surtout pas d'utiliser l'un ou l'autre pays pour développer à bon compte des bons sentiments apparents visant en fait à accabler l'autre et à les manipuler finalement tous les deux comme des pions pour justifier les clichés de la "guerre interethnique" ou se lancer dans la dénonciation benoîte ou sarcastique d'un "deuxième génocide".

Ce dont je voudrais témoigner ici ce soir c'est que l'effort inlassable pour comprendre et faire comprendre le noeud qui enserre ces deux pays jusqu'à les plonger dans l'innommable, peut être inspiré par le sort tant du Burundi que du Rwanda. Les situations historiques sont différentes, mais, mon expérience a été qu'il est impossible de s'interroger sur l'un sans s'interroger sur l'autre, d'être solidaire avec l'un sans l'être aussi avec l'autre.

C'est donc à partir de mon expérience burundaise que je m'exprime. Je ne vais pas ici rappeler l'itinéraire des différentes crises vécues comme en écho dans les deux pays.

C'est en octobre 1965 (au moment du putsch militaire hutu et des massacres de paysans tutsi en région de Muramvya, suivis de la répression contre le milieu politique hutu) que j'ai vu se manifester l'angoisse et la crispation entre ces groupes au Burundi. J'étais alors à Bujumbura. J'avais un an de familiarité très relative avec ce pays, où j'avais eu en face de moi des élèves burundais, tous africains, sans discrimination d'aucune sorte, mais en revanche pratiquement aucun collègue burundais, ni des Tutsi, ni des Hutu n'ayant manifestement eu le privilège d'accéder encore à ces fonctions après un demi-siècle de colonisation. Très vite j'ai compris que j'étais en face d'un syndrome de politique raciste et du même coup j'ai appris à découvrir ce qu'était en réalité le régime rwandais de l'époque, que pourtant presque tous ceux que je peux appeler mes compatriotes européens me présentaient comme un modèle, avec une admiration béate. Certains il est vrai (on était au lendemain des massacres de Gikongoro de 1964) me parlaient déjà de "génocide" et de persécutions racistes au nord de la Kanyaru, mais ils étaient très peu nombreux et les informations étaient passablement étouffées.

Tout de suite donc la problématique politique locale me mettait en présence d'un syndrome raciste dont je reconnaissais aisément les logiques et les procédés (par delà les frontières géographiques et culturelles), elle me faisait percevoir la déchirure d'une vieille société africaine et elle révélait un phénomène de contagion, d'autant plus aisé avec genre de préjugés et de réflexes qu'il était manifestement encouragé de l'extérieur.

Le second moment important pour moi sera la crise violente de 1972 qui se solda par ce que j'ai appelé dès cette époque un génocide des élites hutu du Burundi. J'étais en France et on ne disposait alors ni du fax, ni de l'internet, ni même du téléphone , d'accès très pénible et très coûteux, : on ne pouvait savoir ce qui se passait que dans un délai minimal d'une bonne semaine. Mais je sus finalement que nombre de mes anciens étudiants avaient été assassinés, certains parce qu'ils étaient tutsi, tombés aux mains des "rebelles" à la fin avril, d'autres surtout parce qu'ils étaient hutu, victimes des rafles organisées en mai et juin suivants.

Ce fut la première occasion où des "connaisseurs" de la région exprimèrent (sincèrement ou non) de la surprise, avec la fameuse question : finalement êtes-vous protutsi ou prohutu ? Comme si le monde entier, selon ces gens, devait se répartir en Hutu et en Tutsi ! Alors que la vraie question, éludée par cet affichage ethnographique, est : êtes-vous pour ou contre un système ? pour ou contre une politique inhumaine ? pour ou contre le racisme ? pour ou contre l'option du massacre, porteuse du génocide ?

En fait, en dénonçant en 1972 la dérive suivie à l'époque par les dirigeants du Burundi, je n'oubliais ni les victimes des actes de génocide commis au Rwanda huit ans plus tôt, ni celles des actes analogues commis au Burundi sept ans plus tôt, dans l'indifférence internationale. La mise en garde visait un nouveau visage de la contagion raciste, à savoir littéralement le piège tendu au Burundi (et cela mérite aussi réflexion au Rwanda) par l'idéologie socio-raciale opposant un "peuple majoritaire" baptisé bantou à une "minorité" baptisée hamitique ou nilotique. Le calcul est limpide et il a été avoué et même asséné dans les médias de l'extrémisme Hutu power :le contrôle du pouvoir au nom d'une majorité captive tout en contraignant toute une partie de la population à se reconnaître comme "minorité" par définition, par essence, et à devoir choisir entre la mort, l'exil,, le ghetto ou la mobilisation sécuritaire qu'ensuite des experts en Droits de l'homme pourront sentencieusement condamner.

Cette logique raciste s'est exprimée l'année suivante au Rwanda, en 1973, sous le couvert d'une réaction à ce qui venait de se passer au Burundi. Elle fonctionnera avec le sinistre succès que l'on connaît 20 ans plus tard, toujours en invoquant la "colère" du "peuple majoritaire" bafoué par le putsch d'octobre 1993 au Burundi. Toujours l'équilibrisme ethnique qui est au coeur d'un négationnisme étalé sans vergogne, sous les couleurs d'une hypocrite objectivité.

Aujourd'hui le piège menace de se refermer sur le Burundi, invité fermement par la communauté internationale à retourner à la case départ d'un ethnisme qui a produit un génocide. Je vois mal, pour paraphraser Pascal, comment vérité au nord de la Kanyaru peut devenir erreur au sud de la Kanyaru.

En tout cas, de mon observatoire d'Antony, au sud de Paris, où durant plusieurs années ont cohabité quelques Burundais et quelques Rwandais, dans un groupe d'immeubles que nous avions appelé i Buhoro, j'ai pu voir en octobre 1993 comment des Burundais, qui avaient perdu des êtres chers, victimes du génocide qui a frappé ce pays à l'époque, bénéficiaient de la compassion de leurs frères et soeurs rwandais. Et comment ensuite, entre avril et juillet 1994, les familles rwandaises qui pleuraient les leurs recevaient le réconfort de leurs amis burundais.

Puissent ces souffrances partagées, encore aujourd'hui, dans cette salle, nourrir une solidarité exemplaire, réfléchie et active face à la peste raciste qui menace non seulement cette région d'Afrique, mais qui semble se répandre bien au-delà.

Jean-Pierre CHRÉTIEN

Ibuka Paris 7 avril 2001

 

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