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CONFERENCE INTERNATIONALE SUR LES GENOCIDES Kigali, 25 – 30
Novembre 2001. RAPPORT GENERAL |
par le Professeur Faustin RUTEMBESA.
Sous
le haut patronage du gouvernement rwandais, l’Association IBUKA a organisé,
du 25 au 30 novembre, une conférence intitulée « La vie après la mort ».
Avec l’objectif d’améliorer les conditions de vie des rescapés, la conférence
entendait partager les expériences avec d’autres survivants, respecter et
commémorer la mémoire des victimes, prévenir d’autres génocides, trouver
les moyens et les stratégies efficaces de réparations et établir un réseau
des survivants.
Les
attentes étaient de répondre aux défis auxquels les rescapés rwandais font
face : défis en rapport avec la justice et l’ouverture démocratique,
les traumatismes potentiels consécutifs aux tribunaux, la mémoire et la vie
des rescapés, la vérité, la justice et la réconciliation nationale.
La
conférence a suscité un grand intérêt parmi l’opinion nationale par
l’implication du gouvernement rwandais et dans les instances internationales
et continentales, intérêt visible par les messages envoyés par Kofi Anan,
Mary Robinson et la participation du Secrétaire Général Adjoint de l’OUA.
Dans
son discours d’ouverture, Son Excellence le Président de la République a
insisté sur le fait que le génocide n’est pas un phénomène nouveau dans le
monde. Tout en entretenant des ressemblances avec d’autres génocides, le génocide
des Tutsi rwandais a ses caractéristiques propres. Les forces du mal ont été
vaincues et non détruites et elles constituent une menace. Cependant, au delà
des souffrances produites par les génocides, les participants doivent apprendre
à dialoguer en vue de lutter contre le retour possible de l’inhumain.
Le
fait que tous les 5 continents aient été représentés à la conférence est
un signe qui montre que le génocide a couvert le monde entier. Les conséquences
ne se limitent pas à une génération, elles s’étendent sur d’autres générations.
La complexité du génocide se confirme par le nombre de disciplines représentées :
juristes, sociologues, historiens, psychologues …
La
conférence a commencé véritablement par les témoignages des survivants ou
des descendants des survivants des différents génocides. Chaque témoignage
est tellement unique qu’il ne peut se comparer à d’autres sans tomber dans
sa banalisation. Les témoignages montrent aussi la variété des situations :
il y a des génocides connus et non connus, ceux qui ont été consommés et
d’autres qui se commettent toujours. La leçon est qu’il ne faut jamais
s’habituer à l’injustice, mais qu’il faut casser le mur du silence en
racontant sa propre expérience.
Après
le partage des expériences des différents survivants, la conférence s’est déroulée
autour de trois grands thèmes à savoir : 1) la gestion de l’après-génocide,
2) l’identification des voies de réponse efficace aux droits des rescapés à
la vérité, à la justice et aux réparations, 3) la mémoire, la prévention
et la recherche d’une paix durable.
Portant sur la gestion d’après-génocide, le premier thème a été distribué dans les quatre sous-thèmes suivants :
- singularité, histoire, causes et typologie des génocides ;
- conditions de vie des survivants et gestion de l’après-génocide ;
- assistance aux rescapés en particulier aux plus vulnérables d’entre eux ;
- expérience de gestion des traumatismes causés par le génocide.
a)
Singularité, histoire, causes et typologies des génocides.
Comportant
sept exposés, le premier sous-thème visait à cerner et à permettre une
meilleure connaissance de la problématique du génocide. A cet effet, chaque
exposé inscrivait le cas étudié dans l’histoire en rendant notamment compte
de la dérive des idées et de la perversion des comportements humains. A ce
sujet, les structures idéologiques ainsi que les philosophies qui les
alimentent ont été analysées.
La
comparaison des génocides a quant à elle permis de faire ressortir la
singularité de chaque génocide. Dans l’effort de compréhension du génocide,
la recherche des points communs ou des ressemblances est nécessaire. Cependant,
il est tout aussi important de reconnaître que la comparaison a des limites.
Elle ne rend pas toujours compte de la gravité du drame que chaque communauté
a vécu. Le respect de la singularité de chaque génocide apparaît ainsi comme
une condition de la compréhension mutuelle.
En
s’efforçant d’appréhender le génocide de manière interdisciplinaire, les
exposés ont permis d’aboutir à quelques conclusions significatives.
D’abord, ils ont rendu compte de l’enchevêtrement des causes et des mécanismes
du génocide. Ensuite ils ont permis de faire ressortir le fait que chaque génocide
est l’aboutissement d’un processus de violations accumulées et légitimées
des droits humains. Le génocide est la conséquence de la logique d’un Etat
qui croit à la nécessité d’y recourir pour imposer son idéologie ou son
modèle de société. Enfin, il a été fait remarquer qu’un génocide peut se
réaliser en trois mois, en 6 ans ou 3 générations sous les regards indifférents
et silencieux. Aussi, il a été reconnu que la meilleure prévention consiste
à ne pas garder silence sur les atrocités commises dans le passé ou en train
d’être perpétrées.
Les débats relatifs à ce sous-thème ont particulièrement porté sur les limites de toute typologisation des génocides. Il a été suggéré de sortir du cadre rigide des théories et de replacer chaque événement dans son contexte.
Conditions
des rescapés et gestion de l’après-génocide.
Comment
survivre et recréer la vie dans un monde qui ne veut ni écouter ni reconnaître
son mal ? Que faire pour lutter contre la conspiration du silence ?
Telles sont les grandes questions auxquelles deux exposés ont tenté de répondre.
A
partir des recherches et des expériences faites, les deux exposés ont mis en
relief des obstacles qui doivent être surmontés. Le premier obstacle tient à
la difficulté pour le rescapé de nommer et d’expliquer ce qui s’est passé.
Le deuxième obstacle réside dans une espèce de réserve soit pour ne pas
encombrer la mémoire d’autrui des souffrances subies soit pour cacher son
identité de victime. Le troisième obstacle provient du sentiment de vivres
dans un environnement qui ne veut pas écouter.
Pour
surmonter ces obstacles, les deux exposés ont proposé de briser le silence. En
brisant le silence, on fait jaillir une lumière sur le passé, on assume son
identité et on transmet aux générations futures des éléments de
connaissance des mécanismes et des conséquences du génocide.
Les
deux autres exposés se sont attachés à décrire les conditions des rescapés
rwandais du génocide. Ces conditions se ramènent principalement à la
solitude, au dénouement, au désespoir, à la soif
de la justice, à l’insatisfaction de n’avoir pas enterré les siens.
Ainsi les attentes des rescapés peuvent se regrouper autour des niveaux
suivants : sécurité, pouvoir raconter son enfer et être écouté,
pouvoir compter sur une bonne justice et retrouver le niveau de vie plus ou
moins comparable à celui d’avant le génocide. Au sujet de la justice, il a
été souhaité que le processus gacaca puisse devenir une occasion de thérapie
communautaire et d’établissement de la vérité.
Les
débats sur les exposés de ce sous-thème se sont particulièrement focalisés
sur la nécessité d’un recensement fiable des victimes du génocide et des
rescapés, sur la nécessité d’exploiter le rapport de l’ONU et de négocier
les réparations.
a)
Assistance aux rescapés, en particulier aux plus vulnérables d’entre eux.
Un seul exposé a été consacré à ce sous-thème. Il s’agissait d’abord de décrire la situation qui prévalait au lendemain du génocide. Il s’agissait ensuite de présenter le bilan de l’action gouvernementale en direction des rescapés. Ont été principalement mentionnés les actions suivantes : création d’un fonds d’assistance aux rescapés (FARGE), recensement des rescapés les plus vulnérables et identification des besoins prioritaires, mise en place de projets générateurs de revenus, lois sur le génocide et sur gacaca, assistance pour le logement, adaptation, adoption des orphelins.
b)
Expérience de guérison des traumatismes causés par le génocide.
Six
exposés ont porté sur ce 4e sous-thème. Evoquant des expériences
de guérison des traumatismes causés par le génocide, les six exposés ont dégagé
des stratégies mises en œuvre. Il s’agit notamment de faire retrouver la
bonne communication entre les enfants et les parents, de créer une atmosphère
propice à surmonter la conspiration du silence, de briser le silence, de faire
le travail d’écoute, d’assurer un support moral et financier, de créer des
espaces de parole et de partage des expériences individuelles vécues.
111.
Identifier les voies de répondre de manière efficace aux droits des rescapés
à la vérité, à la justice et aux réparations (restitution, compensation et
réhabilitation).
Ce 2ème grand thème a été distribué dans les trois sous-thèmes suivants :
1) L’expérience de la communauté internationale dont les commissions de vérité sur les questions en rapport avec les réparations ;
2) L’expérience des Tribunaux Internationaux ;
3) Les défis du système judiciaire rwandais.
a.
L’expérience de la communauté internationale sur les questions en
rapport avec les réparations.
Trois
exposés ont été consacrés à ce sous-thème. Après une revue détaillée
des formes des formes de réparations et de compensation, les exposés se sont
appesantis sur la signification psychologie de la réparation et sur le lien qui
existe entre le processus de réparation et la guérison de l’individu et du
groupe. La réparation ne se limite ni au rétablissement du bien qui a été détruit
ni à la restitution de ce qui a été volé ou endommagé, elle comprend aussi
le rétablissement de la dignité humaine bafouée. De ce fait, elle constitue
un processus de guérison. Certes, l’argent permet de constituer à vivre, néanmoins,
son versement toujours insuffisant doit être considéré comme la concrétisation
de la reconnaissance du mal commis.
C’est dans cette perspective que la réparation représente un ensemble de mécanismes destinés à rétablir la dignité. L’exposé sur les violences liées au sexe pendant le génocide a mis en relief les pratiques humiliantes et dégradantes infligées aux femmes. La réparation doit ainsi être envisagée dans une perspective qui tient compte de tout ce qui a détruit la dignité individuelle, collective et nationale. Les composantes essentielles de la réparation ont été décrites dans un document préparé par Dr. Danieli.
b)
L’expérience des Tribunaux Internationaux.
Le
rôle des Tribunaux Pénaux Internationaux dans la lutte contre le génocide et
l’idéologie génocidaire d’une part et celui du bureau du procureur du
Tribunal Pénal International pour le Rwanda d’autre part ont été étudiés.
Les exposés ont évoqué des éléments qui entretiennent des ambiguïtés et favorisent des lenteurs. Les éléments les plus importants sont notamment l’impossibilité de choisir le système judiciaire qui doit être appliqué devant un tribunal pénal international ; la limitation temporaire de la compétence du T.P.I.R qui empêche d’atteindre le noyau des planificateurs. Pour résoudre les difficultés que rencontrent les tribunaux Pénaux Internationaux, la mise en place d’un tribunal Pénal International Permanent a été proposé comme l’une des stratégies de lutte contre le génocide et l’idéologie génocidaire.
c)
Les défis du système judiciaire rwandais.
Les exposés ont décrit la situation qui prévalait en 1994. le domaine de la justice a été très affecté alors que l’avenir du pays en dépendait. Il fallait créer une justice égale pour tous les citoyens en déracinant la culture de l’impunité. Une justice qui rend possible la réconciliation nationale. Pour faire face à la situation.
Les
actions pour faire face à la situation ont été suivantes :
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Renforcer la justice au niveau interne |
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Procéder à la formation des magistrats et doter l’appareil judiciaire des techniciens compétents et suffisants. |
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Sur le plan normatif, les responsables et les personnes qui ont pris part au génocide |
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Procéder à l’adaptation des lois répressives et pénales et doter le pays d’une loi organique visant à éradiquer l’impunité et reconstruire le tissu social. |
IV.
Mémoire, prévention et recherche d’une paix durable.
Mémoire des victimes et recherche d’une paix durable.
Au
lendemain de la visite aux sites du génocide de Murambi et de l’Université
Nationale du Rwanda à Butare, le thème « mémoire, prévention et
recherche d’une paix durable » a été étudié à travers 4 exposés.
Ceux-ci
ont été développés à partir des enjeux suivants :
Premièrement,
la paix ne peut se construire durablement sur l’oubli. La mémoire constitue
dans cette perspective l’heureuse antinomie. Elle est en effet liée à
l’existence tant d’un individu, d’un groupe que d’une nation.
Deuxièmement,
la paix ne peut se construire que sur des valeurs partageables. La mémoire
assure la conservation et la transmission de ces valeurs. Dans cette
perspective, la commémoration constitue un puissant moyen de compréhension de
ce qui s’est passé.
En
rappelant ce qui s’est passé, on permet d’échapper aux effets de
l’indifférence. L’on comprend pourquoi la mémoire est considérée comme
l’une des phases essentielles de la prévention. Autrement dit, elle permet de
comprendre le sens du « plus jamais ça ».
Mais,
aussi importante qu’elle soit, la mémoire peut être fragilisée. Le
mensonge, la manipulation de l’histoire et la défense des intérêts peuvent
la brider, la pervertir et l’anéantir. C’est dans ce contexte que le négationnisme
et toutes les formes d’assassinat de la mémoire constituent des dangers
d’une extrême gravité.
En
effet, leur visée fondamentale, c’est le déni de l’histoire et la
justification de l’impunité.
L’on
comprend pourquoi des sociétés qui ont connu la terrible épreuve du génocide
ont mis en œuvre des mécanismes de conservations de la mémoire. Celle-ci a
pour objectif majeur l’éducation et le rétablissement de la vérité. Dès
lors, les restes des victimes sont à considérer comme des preuves matérielles
irréfutables. Les restes comprennent les ossements des victimes, les habits que
ces dernières portaient ainsi que les armes utilisées par les bourreaux.
La
lutte contre l’oubli en commémorant et en conservant les restes des victimes
doit déboucher sur des recherches approfondies. A l’instar de ce qui se fait
en Amérique, en Israël et en Europe, le Rwanda devrait inscrire dans les
programmes de formation scolaire, l’enseignement sur les génocides. Enfin, il
est très important de veiller à ce que la thématique de la réconciliation ne
conduise pas à oublier la radicalité du génocide.
Prévenir et reconstruire les sociétés déchirées par les génocides.
En
prolongeant le précédant, ce sous-thème a été abordé sous plusieurs
angles.
A
partir du rôle de la commémoration, il a d’abord été montré comment cette
dernière peut endiguer le retour du génocide. Du fait qu’elles sont
porteuses de ce qui s’est passé l’histoire et la mémoire peuvent éveiller
les consciences et conduire à refuser de tomber dans l’horreur. Elles peuvent
également façonner la société et la pousser à se donner des mécanismes de
prévention d’autres génocides.
D’autres
pensent que les données statistiques peuvent concourir à une meilleure évaluation
des événements et servir ainsi de signe d’alerte. A ce sujet, on a également
montré que le recours aux enquêtes peut rendre compte de la présence des
facteurs de violence au sein d’une société donnée.
La
religion pousse à réfléchir et à rechercher les valeurs fondamentales. De
cette façon, elle fonde la compréhension de la dignité de l’être humain.
Mais lorsqu’elle est bureaucratisée, la religion cesse d’exprimer ces
valeurs. Aussi les leaders religieux devraient-ils se méfier des formes
sournoises d’idolâtrie et éviter, comme ce fut le cas au Rwanda, de
consentir aux structures qui conduirent des gens à la mort. En plus de la
reconnaissance de leur péché, les leaders religieux devraient demander pardon
et créer des réseaux interconfessionnels de guérison, de confiance, et de
paix.
Partant du constat selon lequel les mots peuvent tuer, une autre communication a attiré l’attention sur la nécessité d’étudier les formes codées du langage. Cet exercice qui ne doit pas être uniquement académique peut constituer un système d’alerte précoce contre les projets de déshumanisation, d’exclusion et d’extermination.
En
parlant des définitions de la tolérance et du pluralisme, le dernier exposé a
montré que les Rwandais devraient exploiter les atouts que représentent les
facteurs de connexion et apprendre à gérer leurs divergences.
