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Allocution du président Clinton aux pourparlers de paix d'Arusha sur le Burundi.
Je vous remercie, Monsieur le Président Museveni, Monsieur le Président Mkapa, ainsi que tous les dirigeants éminents de l'OUA, de divers pays africains et d'autres pays qui appuient le processus de paix. C'est un grand honneur pour moi de me trouver parmi vous aujourd'hui, à la tête d'une délégation importante des États-Unis, qui comprend plusieurs parlementaires et mon envoyé spécial en Afrique, le pasteur Jesse Jackson, M. Howard Wolpe et d'autres qui participent à ces efforts depuis longtemps.
C'est un jour particulier aux États-Unis et pour le pasteur Jackson. Je pense que je devrais le mentionner en passant. C'est le 37e anniversaire de la réunion en faveur des droits civiques la plus importante que nous ayons eue : la grande « marche » sur Washington, où Jesse Jackson était présent et où Martin Luther King a prononcé son discours « Je fais un rêve ». Je dis cela non pas parce que je pense que les situations sont analogues, mais parce que tout le monde a besoin d'un rêve. Et je pense qie votre décision de signer ou non cet accord dépend en partie de ce qu'est votre rêve.
Je remercie mon ami, le président Mandela, pour être venu remplacer le merveilleux président Nyerere en participant à ce processus. Après vingt-sept années de prison et quatre années en tant que président de son pays, ce que certains estiment être une autre forme de prison, on aurait pu lui pardonner s'il avait poursuivi d'autres activités. Mais il est venu ici parce qu'il croit en la paix et en la réconciliation. Il sait qu'il n'y a pas de garantie de succès, mais que si l'on ne tente rien, l'échec est garanti à tous les coups. Et l'échec n'est pas une solution acceptable.
Je le remercie donc de sa venue et je remercie l'OUA. Je remercie les dirigeants des États de la région, outre les présidents Museveni et Mkapa, le président Moi, le président Kagamé et le premier ministre Mélès pour leurs travaux. Je remercie la Fondation Nyerere, le juge Bomami, le juge Warioba, et je remercie la population tanzanienne pour nous avoir accueillis ici, dans une ville qui est devenue la Genève de l'Afrique. Je tiens à dire de nouveau que c'est un honneur pour moi d'être dans un lieu qui rend hommage à la mémoire du président Nyerere, et je suis heureux que Madame Nyerere soit ici aujourd'hui. J'ai fait sa connaissance il y a quelques minutes, et je la remercie d'être venue. Je remercie le président Buyoya et tous les Burundais de tous les partis qui sont venus à Arusha pour les efforts qu'ils ont faits.
Le rétablissement de la paix exige du courage et de la clairvoyance, du courage à cause des risques encourus et de la clairvoyance parce qu'il est nécessaire de voir au-delà des risques pour comprendre que, quelle que soit leur importance, ils sont moindres que le prix de la persistance de la violence. Que vous soyez arrivés à ce stade laisse penser que vous avez le courage et la clairvoyance pour achever la tâche, et nous prions pour que vous l'ayez.
Je confesse que je suis venu ici avec une certaine humilité. J'ai passé beaucoup de temps au cours des huit dernières années à tenter de convaincre des gens de déposer les armes et de tendre la main les uns aux autres, que ce soit au Proche-Orient, en Irlande du Nord et aux Balkans. J'ai réussi dans une certaine mesure, mais j'ai aussi connu des échecs extrêmement douloureux. Je n'ai pas été ici avec vous pendant tout ce temps et peut-être n'ai-je rien à ajouter à vos délibérations. Toutefois, je voudrais partager avec vous certaines choses que j'ai apprises au cours de ces huit années en voyant des gens mourir, en voyant des gens lutter les uns contre les autres parce qu'ils appartenaient à un groupe ethnique, racial, tribal ou religieux différent et en voyant les miracles qui proviennent d'une paix normale.
Tout d'abord, il est évident qu'il n'y a pas d'accord sans compromis. Les gens détestent le compromis parce qu'il exige de tous ceux qui y participent d'être moins que satisfaits. Il n'est donc pas, par définition, complètement satisfaisant. Et tous ceux qui n'y participent pas peuvent toujours vous pointer du doigt et prétendre que vous avez trahi en déclarant : il va trop vite en instaurant la démocratie ou il va trop lentement en instaurant la démocratie ; il prévoit beaucoup trop de protections pour les droits des minorités ou il ne prévoit pas assez de protections pour les droits des minorités.
Il y a toujours un groupe qui ne veut jamais accepter un compromis, un petit groupe qui en fait profiterait de la poursuite des troubles et des combats. Donc, si l'on présente un compromis, ses membres s'en serviront pour mettre du sel sur d'anciennes plaies. Et ils sont toujours très bons à cela. Ils savent exactement où sont les points faibles pour susciter la crainte chez ceux qui ont à prendre des décisions difficiles. J'ai vu cela partout dans le monde.
Mais je sais qu'un compromis honorable est important et n'exige des gens que la reconnaissance du fait que nul ne détient toute la vérité, qu'ils ont décidé de vivre ensemble, et que les aspirations de base de chacune des parties peuvent être satisfaites en déclarant simplement qu'on ne demandera à personne d'accepter une défaite totale.
Or, personne n'accepte jamais de compromis tant qu'il n'a pas conclu qu'il s'agit du meilleur des deux termes de l'alternative. Je vous demande donc de réfléchir à cet autre terme. On ne vous demande pas aujourd'hui de signer un accord exhaustif, mais d'accepter un processus qui vous permet de préciser les domaines où vous êtes encore en désaccord, et qui, nous l'espérons tous, est tout à fait irréversible.
Maintenant, si vous vous abstenez, quel en sera le prix ? Les progrès que vous avez accomplis ne risquent-ils pas de s'effilocher ? Si vous revenez dans cinq ou dix ans, les enjeux auront-ils changé ? Je ne le pense pas. Le fossé qui vous sépare ne se comblera pas ; en revanche, le gouffre entre le Burundi et le reste du monde, je vous assure, s'approfondira si vous laissez ce moment passer. De nouvelles vies seront perdues. Et j'ai quelques questions fondamentales. Je suis, je l'avoue, un observateur de l'extérieur. Je reconnais que je n'ai pas vécu ici à vos côtés. Pourtant, j'ai assez bien étudié la situation. J'ai du mal à comprendre comment la poursuite de la violence bâtira des écoles pour vos enfants, apportera de l'eau à vos villages, cultivera vos champs ou vous fera accéder à la nouvelle économie. Je pense, quant à moi, que ces choses seront impossibles.
Je pense qu'il est absolument certain que, si vous laissez ce moment passer, cela creusera encore plus profondément le puits de l'amertume et agrandira encore davantage la montagne de griefs, si bien qu'un jour, lorsque d'autres devront venir s'asseoir ici à une table identique, ils trouveront la tâche encore plus ardue. Aussi je vous demande de collaborer avec le président Mandela, je vous demande de collaborer afin de saisir l'occasion qui existe ici maintenant.
Et j'exhorte les groupes, notamment les rebelles qui ne font pas en ce moment partie de ce processus, de s'y joindre et de commencer à prendre leurs propres risques pour la paix. Personne ne pourra s'en tirer indemne. Maintenant qu'il y a ici un processus pour régler les différends pacifiquement, il faudra déposer les armes.
Si vous faites ce pas aujourd'hui, c'est un premier pas. Il ne saurait à lui seul rétablir la confiance et le sentiment de compréhension mutuelle nécessaire pour que les gens vivent ensemble. Ainsi, je reconnais aussi que le succès dépend non seulement de ce que vous dites ou signez à Arusha, mais aussi de ce que vous ferez au cours des semaines, des mois et des années à venir au Burundi. Les accords que vous aurez conclus devront être respectés à la fois dans leur lettre et dans leur esprit. Je le redis, si vous décidez de faire le pas, chacun doit admettre qu'il ne doit y avoir ni vainqueurs ni vaincus. Si une partie se sent vaincue, elle risque vraisemblablement de reprendre les armes, et aucun Burundais ne sera alors en sécurité. En fin de compte, l'un des principaux arguments de la présente démarche, n'est-ce pas la sécurité de tous ?
A présent, laissez-moi vous dire encore autre chose. Certes, vous devez regarder le passé en face. Il n'existe guère de famille burundaise qui n'ait pas pleuré la disparition d'un être cher victime de la violence. Cette histoire doit être racontée, ses causes doivent être comprises. Les auteurs des actes de violence commis à l'encontre de gens innocents devront répondre devant la justice. Mais quel est le but ici ? Il doit être de mettre fin au cycle de la violence, non pas de le perpétuer.
Aussi, je vous implore : j'ai déjà vu cela dans beaucoup d'endroits, et c'est toujours la même chose. Aidez vos enfants à connaître leur histoire, mais ne les forcez pas à la revivre. Ils méritent de vivre leurs lendemains à eux, pas le passé qui est le vôtre. Je voudrais ajouter encore un point : en définitive, vous seuls pouvez mettre fin à l'effusion de sang et aux malheurs dont votre pays a été accablé. Nelson Mandela sera une force pour la paix. Les États-Unis s'efforceront d'être une force pour la paix. Mais personne ne pourra forcer la paix. C'est à vous de la choisir.
Je vous le redis, j'ai observé les parties au conflit irlandais s'affronter pendant plus de 20 ans. J'ai observé les parties au Proche-Orient s'affronter dans un conflit vieux de 50 ans. J'ai observé les parties au conflit des Balkans s'affronter, négocier une trêve, puis reprendre les combats, et j'ai vu des millions de personnes fuir le Kosovo. Lorsque nous avons commencé à parler de paix en Bosnie, les trois groupes ethniques et religieux impliqués ne voulaient même pas s'asseoir à la même table.
Mais en fin de compte, c'est toujours la même chose. Vous devez trouver les moyens de soutenir la démocratie et de respecter la volonté de la majorité. Vous devez en revanche vous doter de droits pour les minorités, particulièrement sur le plan de la sécurité. Vous devez partager les prises de décision, et tout le monde doit profiter de cette vie en commun.
Maintenant, vous pouvez choisir de vous détourner de tout cela et de continuer à combattre, et ensuite vous préoccuper de l'avenir et demander à quelqu'un de revenir vous aider dans dix ans. Quel que soit le temps que vous preniez, au bout du compte, vous vous retrouverez devant les mêmes problèmes. Et je vous le dis, si vous laissez une seule autre personne mourir parce que vous ne pouvez pas trouver de solution maintenant, il sera encore plus difficile pour d'autres de prendre les décisions qui de toute façon s'imposent.
Alors j'insiste : si vous décidez, si vous choisissez, non pas parce qu'on vous y force, mais parce que vous savez que c'est juste de donner un avenir à vos enfants, si vous choisissez la paix, les États-Unis et la communauté internationale seront là pour faire en sorte que vous en tiriez tous les avantages. Nous soutiendrons fermement un rôle approprié de l'ONU pour appuyer la mise en œuvre du processus. Nous appuierons vos efforts de démobilisation des combattants et de leur intégration dans une armée nationale. Nous vous aiderons à rapatrier les réfugiés et à répondre aux besoins des enfants et des orphelins déplacés.
Nous vous aiderons à créer les conditions économiques et sociales, du développement agricole à la vaccination des enfants, en passant par la prévention du sida, essentielles à l'instauration d'une paix durable. Je sais que c'est difficile, mais je suis convaincu que vous pouvez le faire. Songez au Mozambique. La guerre civile y a fait des millions de victimes, la plupart des civils innocents. Trois enfants sur cinq nés durant la guerre civile mouraient avant leur cinquième anniversaire, soit parce qu'ils étaient tués, soit parce qu'ils étaient malades.
Ceux qui ont survécu n'ont connu que la guerre. Pourtant, aujourd'hui, le Mozambique est en paix, et il a trouvé le moyen de faire participer tout le monde à la vie politique. Alors que la guerre l'avait laissé en ruines, il a été l'année dernière l'une des cinq économies à la croissance la plus rapide du monde. Vous pouvez faire de même. Mais il vous faut choisir. Vous devez décider si vous voulez adopter ce comportement. Alors vous devrez préparer votre esprit et votre cœur à cet avenir, et vous devrez renoncer à certaines choses.
Monsieur Mandela est le meilleur exemple au monde de cette attitude. Lorsque nous sommes devenus amis, je lui ai dit un jour, amicalement, « vous savez, Mandela, vous êtes un grand ami, mais vous êtes également un politicien chevronné. C'était très futé d'inviter vos geôliers à vos cérémonies de prise de fonctions. C'est de la bonne politique. Mais dites-moi la vérité, maintenant. Lorsqu'ils vous ont libéré de prison et que vous avez marché vers la liberté, n'avez-vous pas éprouvé, ne serait-ce que pendant un moment, une réelle colère contre eux ? » Et savez-vous ce qu'il m'a répondu ? « Oui, j'ai éprouvé de la colère, pendant un instant. Mais ensuite j'ai compris que j'avais été en prison pendant 27 ans, et que si je les haïssais à ma sortie, je continuerais d'être leur prisonnier. Et je voulais être libre. »
Tôt ou tard, la haine, la vengeance et l'illusion selon laquelle
le pouvoir exercé sur un autre groupe vous garantit la sécurité
deviennent une véritable prison. Je ne vous demande pas d'oublier
ce que vous avez subi durant ces années amères. Mais j'espère
que lorsque vous rentrerez au Burundi, vous ne serez plus les prisonniers
du passé, mais les bâtisseurs de l'avenir. Je vous le redis
: si vous décidez, l'Amérique et le monde seront avec vous.
Mais vous seuls devez décider si vous voulez donner un avenir à
vos enfants. Je vous remercie.
(Arusha,
le 28 août 2000).