Burundi : les enjeux du débat.

 

Partis politiques, liberté de la presse et prisonniers politiques

 

RUGAMBA-NET PRESS

 

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International Crisis Group

 

 

LES PARTIS POLITIQUES : EPURATION, DIVISION, REPRESSION ?

 

Premier des trois points soulevés par Nelson Mandela en mars 2000 pour forcer Pierre Buyoya à des compromis : le besoin impératif pour le gouvernement de restaurer la capacité pour les partis politiques d’opérer librement[1]. “ Il y a des partis politiques critiques vis-à-vis du gouvernement et de même que des médias qui n’ont pas la liberté d’opérer. C’est une situation qui est totalement inacceptable (…) ” a ainsi déclaré le médiateur sud-africain en session plénière à Arusha[2]. Il ne peut en effet y avoir de négociations significatives si les parties subissent simultanément le harcèlement quotidien des services policiers gouvernementaux.

 

Depuis le putsch du 25 juillet 1996, les partis politiques burundais sont juridiquement contraints de limiter leurs activités. Après une suspension immédiate parallèle à celle de la Constitution et de l’Assemblée nationale par le ministre de la Défense nationale Firmin Sinzoyiheba, le jour même du putsch, ils ont été de nouveau autorisés par le gouvernement le 12 septembre 1996, en réponse aux pressions régionales et occidentales. La restauration des partis était l’une des conditions exprimées par Julius Nyerere pour la levée des sanctions économiques imposées au Burundi par les pays de la région dès le 31 juillet[3].

 

Les dirigeants des partis se plaignent cependant de ne pouvoir opérer librement dans tout le pays et de voir leurs activités étroitement surveillées, contrôlées voire réprimées par le nouveau régime. Depuis le putsch, leurs activités ont en fait été régies par trois textes : le décret-loi d’avril 1992 décrivant les conditions de leur agrément et les nécessités liées à leur fonctionnement conformément à la Constitution de l’époque ; le décret-loi n°1 du 13 septembre 1996, portant sur l’organisation institutionnelle pendant la période de transition ; et enfin l’Acte constitutionnel de transition promulgué le 6 juin 1998. Ce dernier texte précise de nouveau en détail les conditions légales de leur fonctionnement, mais limite leurs activités aux réunions des organes dirigeants au niveau national, provincial et communal, prohibant toute manifestation publique et toute activité de mobilisation. Depuis juin 1998, le FRODEBU, notamment, s’estime cependant toujours victime d’une répression policière insupportable, violant le cadre juridique de l’Acte constitutionnel de transition et contraire à l’esprit des négociations de paix. L’UPRONA aile Mukasi et le PARENA, quant à eux, parlent de persécution digne d’un Etat totalitaire.

 

D’autres dirigeants, comme ceux du PRP ou de l’ABASA, dénoncent par ailleurs les manipulations du président Buyoya à leur encontre qui nomme au gouvernement, sans consultation préalable, certains de leurs membres restés au pays, et provoque des divisions en leur sein. Exilés, ils fustigent également la malveillance du Ministre de l’intérieur, qui, depuis 1996, prétexte de la nécessité juridique pour les partis de disposer de dirigeants résidant dans le pays, pour favoriser des “ ailes internes ” plus modérées à son égard, alors que la participation des dirigeants fondateurs au processus d’Arusha a consacré ces derniers comme représentants légitimes et officiels des formations dont ils se réclament, quel que soit leur lieu de résidence[4]. En réponse à ces attaques, le gouvernement nie toute persécution et souligne surtout que les partis politiques ne respectent que très rarement les dispositions et obligations légales auxquelles ils sont censés se conformer[5]. Ils disposent d’organes dirigeants incomplets ou dont le mandat statutaire a déjà expiré. Certains ont même des litiges sur l’identité de leur représentant légal. Enfin, le chef de l’Etat ne peut être tenu responsable des divisions internes qui les minent et qui peuvent être attribuées à leur positionnement respectif vis-à-vis des négociations d’Arusha, perçues comme porte d’entrée vers l’accès au pouvoir. Toujours selon l’entourage présidentiel, les dirigeants qui préfèrent jouir des privilèges de l’exil politique et du confort matériel procuré dans leur pays d’accueil ou qui sont incapables de contrôler les ambitions personnelles de leurs cadres, motivés par des rivalités régionalistes, ne récoltent que ce qu’ils ont semé[6].

 

Il règne ainsi une confusion assez généralisée sur les projets, l’identité et la situation réelle des partis politiques au Burundi. Les uns tentent de se présenter comme les victimes d’une répression politique permanente, dont la réalité est souvent incontestable mais pourra à l’occasion être accentuée, déformée ou tout simplement fabriquée à destination de la communauté internationale. La plupart disposent, pour des raisons variées, d’une aile interne et d’une aile externe, et se divisent généralement en fonction de l’origine régionale de leurs dirigeants ou des opportunités de pouvoir que ceux-ci peuvent trouver au grès de l’évolution des tactiques et stratégies politiques du moment. Tous participent aux négociations d’Arusha mais s’impliquent également dans des alliances et contre-alliances plus ou moins sincères à l’intérieur du pays, afin de se positionner comme partenaires indispensables dans le cadre d’un gouvernement de transition post-Arusha et de récupérer des positions ministérielles, des directions administratives, des entreprises para-étatiques ou des représentations diplomatiques. Enfin, rares sont les dirigeants de partis qui, actuellement, peuvent se prévaloir d’une quelconque virginité politique. Quand ne pèse par sur leurs épaules la lourde responsabilité de rien avoir fait pour stopper ou enrayer les massacres de 1993, voire de 1972 pour les plus âgés, et d’en avoir accepté lâchement une fatalité inacceptable, les soupçons à leur encontre d’avoir commandité des assassinats ou soutenu des opérations “ villes mortes ” et de purification ethnique dans les quartiers de Bujumbura sont généralement fondés.

 

Il est ainsi impossible de présumer de la nature voire de la vocation démocratique des partis politiques burundais ni des convictions pacifiques de leurs dirigeants. Les partis sont des entreprises individuelles ou collectives de conquête des positions de pouvoir politique. Leurs motivations, leurs moyens, leurs méthodes et les objectifs précis de leur participation à la scène politique sont objectivement tous différents et dépendent en fait des ressources mises à leur disposition et de l’efficacité de celles-ci pour atteindre les objectifs fixés. Le champ politique burundais se trouve ainsi dans une situation hybride, confuse et très complexe, d’accumulation des ressources politiques, d’incertitude sur le mode légitime d’accès au pouvoir, et d’évaluation permanente des rapports de force. Les trois phases de l’évolution politique récente (Transition démocratique, Convention de gouvernement, Buyoya II) se sont succédées sans que les modes de légitimation et d’action politique en vigueur dans la phase précédente ne soient remis en question radicalement, et partant, sans que les règles du jeu politique ne soient assainies. Les tactiques d’affirmation politique (résultats électoraux, violence de rue, garantie de la souveraineté nationale, participation aux négociations d’Arusha) se sont additionnées progressivement, aboutissant au patchwork actuel de revendications et de modalités d’action, à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Tout l’enjeu de la période de transition est ainsi de remettre de l’ordre dans ce désordre et de rétablir des règles claires et précises d’existence politique, acceptables pour tous et garantissant la paix.

 

Face à l’exigence de liberté soulevée par le nouveau médiateur Nelson Mandela, deux paradoxes peuvent être soulevés pour mieux cerner les enjeux liés aux demandes du médiateur sud-africain. Premièrement, les partis politiques et leurs leaders, principaux bénéficiaires de la libéralisation du régime de Pierre Buyoya au début des années quatre-vingt-dix, se sont rapidement révélés comme étant les principaux acteurs de la guerre civile, prêts à tout pour arriver au pouvoir, pour y revenir ou pour le conserver. Aucune des formations n’est à proprement parler démocratique ou ne dispose d’un niveau d’institutionnalisation suffisant pour que ses membres se sentent contraints par les règles démocratiques contenues dans leurs statuts. Pour les leaders de partis, les principes démocratiques et de respect des Droits de l’Homme restent toujours soumis à la satisfaction des objectifs ou des ambitions politiques. Deuxièmement, ces partis qui sont censés préparer l’avenir du pays à Arusha, font preuve d’une attitude peu constructive. Ce manque d’ouverture et de maturité politique les conduit à jouer des jeux dangereux avec la population, contraires aux objectifs de paix, ou à faire de l’opportunisme politique une véritable règle de vie.

 

A.         Les bénéficiaires de la démocratisation acteurs de la guerre civile (1992-
1996)

 

L’ouverture politique burundaise date de 1988 et de la mise en place d’une politique d’unité nationale par le Major Pierre Buyoya, suite aux massacres de civils hutu par l’armée, à Ntega/Marangara en août de la même année après une attaque du PALIPEHUTU contre plusieurs familles tutsi à partir du Rwanda voisin. La nomination au poste de Premier Ministre d’Adrien Sibomana, homme politique hutu, et l’ouverture des hautes fonctions de l’Etat (sauf armée et magistrature) à d’autres personnalités hutu fut le premier signe d’ouverture, qui aboutit successivement à l’adoption par référendum d’une “ Charte d’unité nationale ” consacrant cette politique en février 1991 puis à la nomination d’une Commission constitutionnelle deux mois plus tard. Les réformes étaient ainsi déjà en cours quand la Conférence des Etats francophones de La Baule vint imposer la question du multipartisme sur l’agenda politique. En décidant de conditionner son aide publique au développement à la libéralisation des scènes politiques africaines, et plus précisément, au retour au multipartisme, la France exerça une pression à laquelle le gouvernement du Burundi ne put se soustraire, et qu’il dut finalement accepter à contre cœur. La nouvelle Constitution adoptée par référendum en avril 1992 consacra ainsi le retour au multipartisme, rapidement suivi d’une législation spécifique sur les activités des partis politiques destinée à garder sous contrôle leurs activités.

 

1.       Des formations d’opposition aux identités incertaines

 

Dans les mois qui suivirent la promulgation du décret-loi sur les partis politiques, onze formations furent agréées par le ministère de l’Intérieur. Deux autres le seront également après le scrutin de juin 1993[7]. Les règles fixant l’agrément de ces formations sont l’expression directe des craintes du régime de voir se multiplier les facteurs de divisions enterrant la politique d’unité nationale menée depuis l’arrivée de Pierre Buyoya au pouvoir. Elles empêchent la remise en cause des institutions républicaines et tentent de prévenir toute mobilisation de caractère ethnique, le principe de “ prise en compte des différentes composantes de la population burundaise ”, étant érigé en dogme. Le multipartisme n’avait en effet pas nécessairement bonne presse dans l’opinion publique au début des années quatre-vingt-dix. Le souvenir qu’il avait laissé dans les années soixante était loin d’être positif (instabilité, assassinats, mobilisation électorale à base ethnique, massacres de 1965, etc.) et pour les réformateurs, le choix du gouvernement de l’instituer rapidement et de précipiter les échéances électorales venait surtout du refus d’organiser une conférence nationale souveraine, qui aurait, pensaient-ils, donné l’occasion d’organiser une véritable démocratisation du pays[8].

 

Ces textes illustrent également le paradoxe de ce retour au multipartisme. Celui-ci est concédé par le régime à contre cœur, sous pression de la communauté internationale, et n’est pas nécessairement non plus la priorité des militants de la démocratisation. En effet le souhait du FRODEBU début 1993 était de constituer un gouvernement de transition avec Pierre Buyoya comme président et Melchior Ndadaye comme Premier Ministre, proposition que le président refuse. Les leaders de l’UPRONA, surtout, ne sont pas convaincus de la nécessité du multipartisme, voire des bénéfices que le Burundi pourra vraiment en tirer. Le multipartisme est donc légalisé, mais seulement pour autant que les formations qui en sont issues se conformeront à l’idéologie de l’ancien parti unique (pour les conditions précises d’enregistrement des partis conformément aux principes énoncés par la Constitution du 6 mars 1992 consignés dans son Titre III, Articles 53 à 60, voir Annexe n°1 et pour le décret-loi d’avril 1992, voir annexe 2).

 

Au total, les partis politiques agréés doivent opérer en respectant un cadre juridique qui les laisse relativement démunis face à la discrétion du pouvoir exécutif et la partialité d’un système juridique acquis au régime. Leur liberté d’action n’est pas garantie véritablement par la loi mais dépend plutôt de l’interprétation des textes par le Ministre de l’intérieur. De plus, même si leur vocation est en quelque sorte de s’opposer au pouvoir en place, on leur impose de se déclarer partisan de son idéologie d’unité et de soutenir ses mots d’ordre. Cette contrainte légale, symptomatique de l’état d’esprit du régime vis-à-vis du retour au multipartisme, implique par ailleurs un formalisme peu convainquant des programmes et projets officiels.

 

Les documents officiels présentés par les partis politiques pour leur agrément sont ainsi censés illustrer la contribution qu’ils apporteront au débat politique burundais[9]. Tous les partis présentent dans leurs statuts, leurs programmes politiques et leur projet de société, une vision édulcorée de leurs ambitions politiques, parfaitement conforme aux principes de la charte de l’Unité nationale, au soutien de l’idéal démocratique et au vœu de promouvoir le développement pour tous. L’UPRONA donne le ton. Le grand parti de l’indépendance déclare notamment s’appuyer sur l’héritage historique et politique du prince Louis Rwagasore, et la prise en compte “ des diverses composantes de la population burundaise ” que symbolise la Charte de l’unité nationale de 1991 et les réformes politiques entreprises entre 1988 et 1992, pour prétendre transcender les divisions ethniques du pays et fonder son renouveau.

 

Pour les autres formations, on note cependant quelques distinctions au niveau des programmes et des principes fondateurs de l’action politique. Le RPB ou le PP par exemple se donnent comme étendard le principe “ un homme, une voix ”. Le RADDES présente un projet économique assez développé d’inspiration plutôt libérale. Il se fonde sur le développement du secteur privé, la réduction du secteur public et la libéralisation généralisée des marchés. A l’opposé, le PIT, le PSD et l’Inkinzo proclament leur foi socialisante et la nécessité de mettre en avant les droits des travailleurs et la justice sociale. L’ABASA et le PRP présentent d’autres particularités originales. L’ABASA qui met en avant la réconciliation nationale et le développement équitable, insiste surtout sur le rôle du patriotisme, du panafricanisme et de l’intégration régionale pour y parvenir. Le PRP, initialement, “ Parti Royaliste Parlementaire ” transformé en “ Parti pour le Rassemblement du Peuple ” par nécessité légale, a pour ambition de mettre fin à la république et de restaurer la Monarchie, un programme anticonstitutionnel qui justifie l’édulcoration de cette vocation dans ses documents officiels[10]. Le PARENA, enfin, agréé en 1994, présente un programme économique et social plus développé, sans aucun doute rédigé par une équipe ayant déjà l’expérience des affaires de l’Etat. Il se fonde sur la recherche de l’équilibre budgétaire, la rigueur monétaire, la diversification de l’agriculture, le renforcement des équipements nationaux, et surtout, la dépolitisation de la fonction publique suite aux changements des personnels en 1993. Aucune allusion anticléricale n’est contenue dans le projet de société, qui, mis à part cet élément, s’apparente en quelque sorte à un retour aux politiques publiques des années 1976-1984 (pour une liste exhaustive des partis politiques avec date d’agrément et identité des dirigeants voir Annexe n°3).

 

Les statuts des partis se réclament tous d’une structure organisationnelle démocratique, couvrant l’ensemble du territoire, que mis à part l’UPRONA, seul le FRODEBU a sans doute véritablement eu le temps et les moyens de mettre en place. Cette structure commence généralement au niveau des collines pour remonter tous les niveaux administratifs de l’Etat : colline, zone, commune, province, nation. A chaque niveau une assemblée de membres du parti est sensée se réunir régulièrement pour délibérer de ses activités. Elle élit démocratiquement un bureau pour un mandat qui ne dépasse généralement pas deux ans. Quelques-uns des membres dirigeants participent à l’assemblée de l’échelon supérieur, remontant la pyramide nationale jusqu’au sommet. Au niveau national, les membres fondateurs s’additionnent aux représentants des provinces pour former un Congrès, assemblée plénière de la formation. Ce congrès élit un Comité directeur national ou Comité central, organe exécutif du parti, dont le bureau rassemble les dirigeants. Ce bureau, parfois appelé comité ou bureau exécutif du comité central ou du comité directeur national, regroupe le président, les vice-présidents, le secrétaire-général, le trésorier et leurs adjoints. Il est généralement élu lors d’une réunion ordinaire du Congrès National rassemblant tous les deux ans les membres fondateurs et les délégations des assemblées nationales, provinciales et communales.

 

Les grands partis, comme le FRODEBU et l’UPRONA, disposent également d’un règlement intérieur détaillant les modalités de prise de décision au niveau des comités exécutifs et des assemblées, et décrivant les procédures de sélection des candidats aux élections ou le rôle de leurs commissions sectorielles. Au FRODEBU par exemple, cinq commissions sectorielles animent les activités du bureau exécutif national : finances, idéologie et discipline, affaires sociales, communication et porte-parole, diplomatie et politique générale[11]. A l’UPRONA, on comptait également en 1998 les commissions suivantes : fonctionnement des organes du parti ; affaires politiques et diplomatiques ; questions économiques et gestion du patrimoine ; Justice, questions du génocide et des sinistrés ; communication. Des organisations de jeunes, de femmes ou des syndicats leur sont par ailleurs plus ou moins officiellement affiliés. L’UPRONA, est affilié à la Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore (JRR)et à l’UFB, Union des Femmes Burundaises. Le FRODEBU est associé à l’AFED (Association des Femmes pour la Démocratie), à la GEDEBU (Génération Démocratique Burundaise), et plus récemment à des organisations de quartiers comme les associations des jeunes de Kinama ou de Kamenge à Bujumbura. Ces deux partis s’appuient enfin sur des cadres permanents salariés et présents dans tout le pays, une petite bureaucratie. Le FRODEBU évalue le nombre de ses cadres à 450. (Pour plus de détails sur l’UPRONA et le FRODEBU à la veille du scrutin de 1993, cf. Annexe n°4).

 

Le nombre assez important de partis politiques burundais, la normalisation et la standardisation de leur discours officiel conforme à la politique d’unité nationale rend difficile la compréhension des motivations réelles de leurs dirigeants. L’identité ethnique ou régionale de ces derniers ne sont que des signes sans signification profonde. Quelques informations éparses nous permettent néanmoins de brosser un tableau général de ce foisonnement dont se dégage quelques lignes forces.

 

Pour les partis défendant en priorité les intérêts hutu, l’origine de leurs dirigeants et le manque d’opportunités que ceux-ci pouvaient avoir au FRODEBU, en raison de leur âge, de leurs soutiens, de leur parcours personnel ou du moment de leur entrée en politique expliquent partie leur raison d’être. Informaticien de formation, exilé au Rwanda pendant de longues années, le Président du PP rentre trop tard, au début des années quatre-vingt-dix, pour pouvoir briller au sein du FRODEBU naissant. Il tenta aussi sans doute de s’attribuer l’héritage du PP de l’indépendance, un parti hutu bien implanté dans sa région d’origine de Mugara. Le premier président du RPB, Ernest Kabushemeye, géologue de formation était le beau-frère de l’Evêque catholique de Kirundo, aujourd’hui archevêque catholique de Gitega. Son ambition était probablement de conquérir le “ grand Nord ” avec l’appui du clergé. Autre exemple : le PL est d’abord dirigé par un brillant avocat et homme d’affaires qui a su saisir les opportunités offertes par les différents régimes successifs du pays. La création d’un parti politique lui en offrit d’autres.

 

L’existence de tant de partis politiques portant l’étiquette “ tutsi ” ne peut être séparée des déceptions, vieilles rivalités, rancœurs et autres querelles qui ont agité la trajectoire de l’UPRONA de puis l’indépendance. L’exil et les convictions royalistes du dirigeant du PRP en sont l’exemple paradigmatique. Au RADDES, on note notamment une concentration d’intellectuels (économistes, juristes) et d’hommes d’affaires originaires du centre du pays, qui n’ont sans doute pas connu la carrière politique espérée au sein de l’UPRONA, soit en raison de sa monopolisation par les élites de Bururi sous le régime Bagaza, soit à cause de l’ouverture de l’Etat aux élites hutu consécutive à la politique d’unité nationale. De même l’ANADDE est un parti d’anciens diplomates et de haut-fonctionnaires bloqués dans leur ascension par la politique d’ouverture de Pierre Buyoya, qui sacrifia en priorité les élites tutsi originaires d’autres régions que Bururi. Le PSD, le PIT, l’ABASA, l’Inkinzo et Av-Intwari sont les partis de cinq hommes aux trajectoires singulières aux motivations diverses. Le président du PSD est un ancien ministre de Jean-Baptiste Bagaza, soupçonné un temps de préparer le retour de l’ancien chef de l’Etat. Le Président de l’ABASA est un docteur en droit international qui connut une brillante carrière de diplomate brutalement interrompue et veut pouvoir remettre ses compétences au service du pays. Le président du PIT est un ancien idéologue de l’UPRONA à la fin des années soixante-dix. Démissionnaire après un conflit avec Jean-Baptiste Bagaza, il quitte le pays, poursuit en doctorat en psychologie des enfants, et s’investit à son retour dans le syndicalisme afin de défendre les droits des travailleurs burundais, thème central de mobilisation de son parti. Inkinzo est dirigé par un intellectuel de conviction socialiste révolutionnaire, se référant à Jaurès, Che Guevarra et Fidel Castro dans son programme officiel tandis qu’AV-Intwari est l’émanation d’un autre intellectuel tutsi convaincu d’avoir seul les réponses aux problèmes du pays. Enfin le PARENA est décrite par ses opposants comme “ la secte ” de l’ancien président Jean-Baptiste Bagaza[12].

 

A la fin de l’année 1993, les résultats des scrutins et du putsch laissent les petits partis devant le constat politique suivant : le suffrage universel ne leur laisse aucune chance d'accéder au pouvoir mais la violence a remis en question la légitimité issue des urnes. Tous les mécontents tutsi du régime Buyoya, qui pensaient négocier leur existence politique après la victoire électorale de l’UPRONA ne bénéficiant d’aucune ouverture au sein de l’ancien parti unique, ont désormais l’opportunité d’invoquer la défense violente des intérêts tutsi pour obtenir ce que les urnes ne leur ont pas permis. Apparus sur la scène politique grâce à la libéralisation entreprise par Pierre Buyoya, ils vont se nourrir de la guerre civile pour accéder aux rênes de l’Etat. Face à eux, une fraction du FRODEBU va également assumer l’option violente déjà saisie par une partie de ses cadres et s’engager dans la lutte armée pour reconquérir le pouvoir.

 

2.       Le recours à la violence pour prendre ou reprendre le pouvoir

 

Le désordre généralisé consécutif à l’assassinat du Président Ndadaye et aux massacres d’octobre 1993, renforcé par le décès du président Ntaryamira dans l’avion qui le ramenait d’Arusha avec le président rwandais Juvénal Habyarimana en avril 1994, le génocide des Tutsi au Rwanda voisin et l’arrivée du FPR au pouvoir, va inciter le FRODEBU à négocier progressivement une convention de gouvernement avec tous les partis politiques, qui exigent le partage des postes administratifs et diplomatiques. La Convention de gouvernement établie en septembre 1994 est ainsi une revanche de l’ancien régime et des petits partis tutsi contre le FRODEBU, qui est forcé de reconnaître son incapacité à diriger le pays et doit donc partager le pouvoir[13]. Ce partage entérine ainsi l’existence d’un contre-pouvoir de fait au Burundi, disposant de la protection d’une partie de l’armée. Les acteurs de ce contre-pouvoir invoquent 1) la non-représentation de ses intérêts par l’UPRONA, qui les a “ vendu ” à la majorité hutu 2) la perte de légitimité du FRODEBU qui s’est montré complice voire organisateur direct “ d’actes de génocide ” lors des massacres d’octobre 1993. Cette force politique se manifeste publiquement par l’occupation de l’espace public et le recours à la violence dans la capitale. Il correspond au noyau dur de l’ancien régime et aux groupes tutsi qui en étaient exclus, refusant la transition politique, l’arrivée du FRODEBU au pouvoir, et l’abandon de leurs privilèges économiques et sociaux renforcés par la peur de l’extermination ou de l’exil. Ses porte-parole sont le plus souvent identifiés comme les leaders du RADDES, PRP, Av-INTWARI, ABASA, Inkinzo, PARENA et ANADDE, avec une mention spéciale pour les dirigeants du PARENA, du PRP et du RADDES, dont l’affluence financière a grandement facilité la capacité de nuisance. Chacun de ces partis entretient des relations secrètes et organiques avec l’une ou l’autre des milices de jeunes tutsi, dont la “ Solidarité Jeunesse et Démocratie ”, SOJEDEM[14], qui font la loi à Bujumbura et entre 1994 et 1996, et lancent des mots d’ordre de grève ou de paralysie totale de la capitale, les fameuses journées “ villes mortes ”, chaque fois que le gouvernement répugne à se soumettre à leur diktat. (Pour un rappel détaillé des faits, voir annexe 5).

 

Le FRODEBU, sous l'impulsion de Ntibantunganya, est notamment enclin à opter pour une attitude conciliante au vu du nouveau contexte régional dans lequel se trouve le Burundi. Le FPR vient de prendre le pouvoir à Kigali et le génocide rwandais porte l’opprobre sur les revendications politiques radicales hutu. Ces concessions faites aux perdants du scrutin de 1993 divisent cependant le parti. En avril 1994, Léonard Nyangoma, l’un des membres fondateurs, part en exil sur la base d'un désaccord concernant la question de partage du pouvoir avec l'armée et l'opposition tutsi. Réclamant le retour à la légalité constitutionnelle de 1993, il tente en vain d'entraîner le FRODEBU à constituer un gouvernement en exil. Il se heurte en outre à un refus du parti à le désigner comme successeur des présidents Ndadaye et Ntaryamira, justifié par la crainte de la plupart des chefs du parti de voir un hutu de Bururi prendre la tête du pays. Il décide par conséquent de créer une organisation concurrente : le Conseil National pour la défense de la démocratie (CNDD) adoptant la lutte armée comme nouvelle option. Comme les partis tutsi, une partie importante de l’état-major FRODEBU décide de recourir à la violence et à la lutte armée pour reprendre le pouvoir et satisfaire ses ambitions politiques, au lieu de chercher les voies de l’apaisement.

 

La victoire des représentants de l’ancien régime et des leurs alliés du moment ne parvient ainsi pas à rétablir la paix et la sécurité dans le pays. A peine un mois après la signature de la Convention de gouvernement, une application partiale des recommandations de l’un de ses protocoles prévoyant “ la poursuite en justice de toute personne civile ou militaire impliquée dans les massacres ”[15], provoque l’arrestation des milliers de civils et de cadres locaux du FRODEBU. Aucun militaire, aucun responsable du putsch, ni aucun responsable des violences perpétrées lors des journées “ villes mortes ” ou des assassinats de membres des FCD ne sont cependant inquiétés. La liste des victimes de violences politiques s’allonge ainsi dramatiquement d’octobre 1994 à juillet 1996 malgré la signature de la Convention de gouvernement. Au cours de cette seule période une dizaine de députés ou députés-suppléants FRODEBU sont assassinés par des militaires, policiers ou des miliciens tutsi. Cet échec politique est dû sans aucun doute à l’absence de confiance et à la mauvaise foi généralisée avec laquelle les dirigeants de partis politiques ont négocié. Leur seul objectif était probablement de se partager les postes publics et d’accéder aux ressources de l’Etat. Au lieu de ramener la paix, la Convention de gouvernement a provoqué la paralysie généralisée des institutions bloquées par les désaccords entre ses représentants ou sapées par la privatisation généralisée de ses fonctions.

 

Cette évocation des événements dramatiques qui ont marqué le Burundi entre 1993 et 1996 illustrent pleinement le premier paradoxe auquel l’exigence de liberté formulée par le médiateur Nelson Mandela est confrontée. Tous les partis politiques burundais présents à Arusha ont participé, aggravé et bénéficié de la guerre civile. Que ce soit pour conserver le pouvoir ou y accéder, chacun s’est compromis en ayant recours à la violence pour parvenir à ses fins et rien ne garantit qu’ils aient aujourd’hui renoncé à ces pratiques, dans un contexte où, par ailleurs, ils témoignent d’un manque dramatique d’imagination politique.

 

B.       Depuis le putsch, les jeux dangereux du gouvernement

 

La relation entre les partis politiques et le gouvernement connaît depuis 1996 des variations significatives, en fonction du rapport de force militaire entre l’armée et la rébellion mais en fonction également de la dialectique étourdissante des dynamiques internes et externes du processus de paix. Une chronologie rapide de cette évolution souligne la succession de trois périodes.

 

De juillet 1996 à la fin de l’année 1997, la priorité du gouvernement putschiste était de rétablir son contrôle sur l’intégralité du territoire et de mater la rébellion, tout en la reconnaissant comme partenaire politique légitime pour atteindre un accord de paix (pourparlers de Rome avec le CNDD). Cette option politico-militaire était destinée à tirer un trait sur la “ partitocratie ” instituée par la Convention de gouvernement. Les nécessités de l’action militaire, le besoin d’affirmer sa légitimité auprès de l’opinion publique tutsi et la volonté de couper les partis politiques et la rébellion hutu de leur base, incitèrent ainsi le nouveau pouvoir à mettre en place la politique de regroupement des populations, doublée d’une pression policière sévère sur les activités des partis, à travers par exemple, la mise en résidence surveillée de Jean-Baptiste Bagaza ou l’arrestation massive de cadres et militants du FRODEBU et la traduction en justice d’une bonne partie de ses leaders, pour complicité dans les massacres de 1993 ou collusion avec les bandes armées (cf. infra).

 

Face aux pressions internationales, à la mise en place d’un processus de paix jugé hostile au nouveau régime et à l’échec relatif de l’option militaire, une seconde phase est ouverte au début de l’année 1998. Le gouvernement décide de faire la paix avec les partis politiques et de leur donner une nouvelle vie à travers l’organisation du partenariat et le “ débat interne ” destiné à concurrencer le processus d’Arusha. Tous les partis entrent à l’Assemblée nationale dont le mandat est reconduit jusqu’à la signature d’un accord de paix. Cette renaissance de la vie politique intérieure suscite par ailleurs des divisions au sein des partis d’opposition sur lesquels le gouvernement va s’appuyer pour affaiblir les participants au processus d’Arusha. Des tentatives de putsch se succèdent au sein des partis dont les dirigeants sont en exil.

 

Le succès de cette tactique est cependant de courte durée. Les partenaires sur lesquels s’était appuyé le gouvernement pour faire valoir une option interne au processus de paix ne parviennent pas à garantir le soutien de leurs formations qui restent dans leur majorité fidèles à leurs dirigeants exilés. En mai 1999, la création de groupes partisans à Arusha (G7, G8) suivie de l’intensification des attaques de la rébellion redonne alors une seconde vie au processus externe et brise la confiance entre l’exécutif et les partis politiques. On assiste alors à une nouvelle montée en puissance de l’intimidation et de la surveillance policière, de l’armée, des services de police et de l’administration territoriale sur les activités des partis politiques. La phase finale du processus de paix engagé par le nouveau médiateur Nelson Mandela s’ouvre ainsi dans un contexte de regain de tension, où les différents acteurs du processus s’accusent également de tous les maux, afin de faire monter les enchères en prévision de la signature d’un accord.

 

1.       L’épuration ambiguë des opposants au processus de paix (1996-1998)

 

Suite au putsch du 25 juillet 1996, l’ordre constitutionnel de 1992 déjà malmené par la Convention de gouvernement est suspendu. Les partis reçoivent l’ordre de cesser leurs activités et les manifestations politiques sont interdites. Ce gel brutal des activités partisanes a néanmoins l’avantage de mettre fin à l’anarchie qui règne dans la capitale depuis deux ans[16].

 

Les Etats de la région, qui ont imposé un embargo sur le pays une semaine après le putsch, ont posé comme premières conditions de sa levée le rétablissement de l’Assemblée nationale et des partis politiques. De fait le 12 septembre 1996, le nouveau gouvernement de Pierre Buyoya rétablit l’Assemblée nationale et les partis politiques mais dans un nouveau cadre institutionnel de transition précisé dès le lendemain. Le décret-loi n°1/001 du 13/09/1996 portant organisation du système institutionnel de transition indique en effet dans son article 22 que “ la liberté de réunion et d’association pacifique est garantie dans les conditions fixées par la loi ” mais parallèlement dans son article 51, elle précise que les manifestations et les réunions publiques sont interdites et que seules “ des réunions publiques visant exclusivement à mettre en place les organes dirigeants des partis politiques aux échelons communaux, provinciaux et national peuvent être autorisées par l’autorité compétente ”[17].

 

Ces dispositions restrictives sur la liberté d’action des partis politiques sont par la suite assouplies dans le cadre de l’Acte Constitutionnel de transition promulgué par le décret-loi n°1/008 du 8 juin 1998 qui entérine le partenariat politique entre le gouvernement et l’Assemblée nationale. L’article 60 de ce décret-loi précise en effet :

 

“ Sans préjudice des dispositions de l’article 30, et eu égard aux impératifs de restauration de la paix et de la cohésion nationale, les partis politiques ne sont pas autorisés à organiser des manifestations et des réunions publiques.

 

Seules sont autorisées les réunions des organes dirigeants des partis aux échelons national, provincial et communal ”.

 

Les partis ne peuvent donc mobiliser publiquement ni manifester mais les réunions des organes dirigeants sont théoriquement permises, jusqu’aux niveaux communaux. Dans la réalité, l’application de ce cadre réglementaire va connaître des variations importantes en fonction de deux séries de facteurs : les tactiques politiques suscitées dans le pays pour influencer le cours des négociations d’Arusha et les variations de l’hostilité de l’administration locale. En fonction des besoins du moment, le gouvernement décidera d’appliquer plus ou moins la loi, afin de faire pression sur les partis politiques ou favoriser certaines de leurs factions.

 

Au moment où le président Ntibantunganya s'est réfugié à l'ambassade des Etats Unis, le 24 juillet 1996, le président de l'UPRONA Charles Mukasi a pris la responsabilité politique de retirer l'UPRONA de la Convention de gouvernement créant par-là une crise institutionnelle et justifiant la prise de pouvoir du major Buyoya. Mais à peine est-il installé au pouvoir que des divergences entre la tête du parti et le gouvernement apparaissent. Lors d'une rencontre avec le Comité central de l'UPRONA en septembre 1996, le chef de l'Etat a affirmé que, dans sa volonté de mettre en œuvre une politique unitaire, il comptait faire du FRODEBU un partenaire. Or depuis 1993, l'UPRONA n'a eu de cesse de dénoncer la collusion entre le FRODEBU, le CNDD, le Frolina, et le Palipehutu dans l'organisation des massacres de Tutsi de 1993 et la similitude de leur idéologie. Réhabiliter le FRODEBU signifie pour l'UPRONA l'élévation de pratiques criminelles au rang d'options politiques défendables. Par ce discours de contestation, l'UPRONA gagne l'appui d'un certain nombre de membres du PARENA, parti de l'ancien président Bagaza, plus ou moins démantelé depuis la prise de pouvoir du 25 juillet 1996. Leur opposition systématique à la politique du gouvernement risquait de paralyser l’autorité de l’Etat et de handicaper sa politique de négociations.

 

A l'annonce des accords de Rome en mars 1997, les divergences entre le gouvernement et l'UPRONA sont officialisées. Refusant de cautionner le principe de la négociation avec les factions armées accusées être "génocidaires", le parti retirait du même coup son soutien au gouvernement dans le processus de paix d'Arusha. L'alternative pour le président était la suivante : se retirer du processus d'Arusha ou aller de l'avant sans le soutien du parti. Depuis lors, un bras de fer s'est engagé entre lui et le président de l'UPRONA, Charles Mukasi.

 

Les pressions sur les membres de l’UPRONA opposés aux négociations d’Arusha et au dialogue avec les rebelles commencent dès février 1997. Les négociations avec le CNDD sont en cours et le chef de l’Etat signifie à Charles Mukasi lors d’une rencontre à Ngozi qu’il ne tolérera pas qu’on lui mette des bâtons dans les roues. Selon le président du parti, Pierre Buyoya aurait déclaré, “ Je ne voudrais pas aller jusqu’à diviser le parti UPRONA mais je dois prendre des initiatives et avancer ”[18]. La lutte à l’intérieur du Comité central du parti est menée par certains membres clefs du gouvernement ou du cabinet présidentiel: Pascal-Firmin Ndimira, devenu Premier Ministre en juillet 1996 ; Luc Rukingama, Ministre des Relations Extérieures et de la Coopération ; Libère Bararunyeretse, conseiller politique à la présidence, et Jean-Baptiste Manwangari, conseiller juridique. Malgré les efforts de médiation de ses mousquetaires, Pierre Buyoya ne parvient pas à raisonner l’obstination de Charles Mukasi, que l’on explique parfois par la rancœur de ne pas avoir été choisi comme Premier Ministre alors qu’il avait été le principal artisan de l’échec de la Convention de gouvernement.

 

Trois jours après l’annonce de l’accord avec le CNDD, le président de l’UPRONA publie un communiqué pour le dénoncer. Le groupe parlementaire UPRONA doit tenter de redresser la situation et publie alors un contre-communiqué soutenant le gouvernement. Après deux mois de nouvelles consultations infructueuses dans le cadre d’une commission du parti chargée d’analyser le plan de paix, les hommes du Président de la République repassent à l’offensive. Ils se substituent à la direction nationale du parti lors des rencontres officielles sur le processus de paix. La pression policière se porte également contre le président de l’UPRONA : le 5 juin, les services de la documentation opèrent des perquisitions à la permanence du parti et au domicile de Mukasi. Ce dernier est interpellé avec quelques-uns de ses alliés et réagit en excluant du parti cinq des proches alliés de Pierre Buyoya. Peu après il poursuit sa contre-attaque en tentant d’organiser des consultations avec les cadres provinciaux et communaux du parti dans tout le pays. Il doit affronter l’hostilité de la gendarmerie, qui encercle la permanence nationale du parti afin d’empêcher la tenue d’une telle réunion le 20 juillet. Une semaine plus tard, c’est le gouverneur de la province de Muyinga qui s’oppose à lui. Finalement, le président du parti tente d’organiser pour le 9 août un “ Forum national ” comparable à celui qui lui a permis de destituer Nicolas Mayugi en mai 1994 et qu’il veut faire passer pour un Congrès extra-ordinaire, l’instance suprême du parti. Le Ministre de l’Intérieur, saisi par les membres du comité central proches du Président Buyoya, le prévient cependant qu'en vertu des statuts du parti, seul le Comité central avait le pouvoir de convoquer un congrès et que ce congrès ne se tiendrait qu'à la condition du respect de la disposition citée. De plus les dispositions légales de transition interdisent la réunion d’un Congrès. Charles Mukasi entreprendra un recours en annulation devant la chambre administrative de la cour constitutionnelle qui sera déboutée le 31 juillet pour vice de procédure. Le 25 août 1997, Charles Mukasi prend sa revanche : invité par le médiateur pour le sommet régional, le gouvernement n'est pas allé à Arusha sous l’influence du comité central de l’UPRONA. Bien qu'il ait activement préparé le sommet, le conseil des ministres, réuni la veille du sommet, s'est opposé à sa participation.

 

Les divergences au sein du comité central ont abouti à l'émergence de deux courants: le premier soutient le président Mukasi dans son combat contre les négociations et dénonce les manœuvres de manipulation, de division et d'intimidation du comité central par le gouvernement. L'autre courant est en faveur de la politique de négociations et accuse le président du parti de "tricherie politique". Dans une lettre adressée au Ministre de l'Intérieur et datée du 16 janvier 1998, 21 parlementaires du groupe UPRONA de l'Assemblée nationale dénoncent le refus du président du parti de convoquer le comité central. Celui-ci ne s’est pas réuni depuis 6 mois. La lettre explique ce refus par la peur du Président de voir son mandat remis en question à cause des divergences entre ses membres.

 

Conscient des dangers qu’ils représentent, le gouvernement cherche donc à maintenir son emprise sur l’opposition radicale tutsi. Cette politique a été clairement énoncée dans une note de service émise par le bureau du président et intitulée “ Lutte Anti-Subversive. ”[19] Elaboré pour combattre l’agitation contre les négociations de paix, ce document identifie les moyens d’éliminer la “ subversion ”. Se rendent coupables de cette infraction :

-       “ Ceux qui s’opposent non pas au projet de paix en soi mais plutôt aux instances qui l’ont élaboré;

-       Ceux qui s’opposent au projet avec une argumentation de désinformation telle que le génocide, l’impunité, le pouvoir illégal, etc.

-       Des négativistes achevés qui ne sont là que pour s’opposer à toute action initiée par les institutions en place;

-          D’autres qui posent des conditions difficilement réalisables;

-       Et enfin, ceux qui manifestent une certaine inquiétude quant à l’issue du projet. ”

Pour cela, l’agent du gouvernement qui doit travailler comme “ véritable agent de contre subversion ”, dispose de tous les pouvoirs administratifs et judiciaires de l’état, y compris celui d’accusation d’ ” atteintes à la sûreté intérieure de l’Etat. ”

D’un autre côté, ceux qui subissent la répression l’utilisent pour gagner en crédibilité. C’est ainsi que Mukasi prétend que ce sont des motivations politiques qui sont à l’origine de l’arrestation en août 1998 de Claudine Matuturu, alors Ministre du Rapatriement et de la Reconstruction, et de son chef de cabinet pour corruption. Etant donné qu’ils étaient tous deux opposés au “ processus de paix qui s’accommode du génocide et des génocidaires ”, ils furent victimes des “ frustrations gouvernementales face à l’accumulation des échecs dans tous les domaines de la vie nationale et en raison des multiples incohérences du pouvoir en place. ” En fin de compte, il clame qu’il est “ inadmissible que les Upronistes continuent de croupir en prison à la suite des persécutions injustes et dans le simple but de les contraindre avec le peuple burundais à endosser une politique condamnée par la Charte de l’Unité Nationale. ”[20]

Mis au chômage et isolés, subissant à l’occasion les intimidations policières, Mukasi et ses alliés, en tout une dizaine de membres du comité central, sont finalement suspendus de leurs responsabilités du parti le 7 octobre 1998, lors d’une réunion orchestrée par les partisans de Pierre Buyoya et mise sous la protection de la gendarmerie.

 

En apparence, l’aile dure de l’opinion publique tutsi opposée aux négociations d’Arusha et à tout dialogue avec ceux qu’elle a coutume d’appeler les “ terroristes-tribalistes-génocidaires ”, se trouve donc persécutée par le régime. Cependant cette phase coercitive n’a duré qu’un temps. Depuis mai 1999, alors que la tension est remontée entre le gouvernement et le FRODEBU suite à l’échec du Partenariat, les extrémistes tutsi ont pu faire leur réapparition dans l’espace public national. Réunis au sein de “ l’accord cadre pour la restauration d’un Etat de droit au Burundi ”, nébuleuses d’associations et d’ailes dissidentes de l’UPRONA[21], ce courant de l’opinion urbaine subit toujours la pression policière dès qu’il s’aventure à vouloir organiser des manifestations de rues réminiscences de celles des années 1994-1995. Cependant ses communiqués, ses conférences de presse et ses déclarations incendiaires ont fait leur réapparition sur la scène publique et servent d’épouvantail dans le contexte de la dernière phase du processus de paix. De plus, les leaders de cette aile dure ont profité de cette surveillance pour s’ériger en martyrs.

 

Le gouvernement a ainsi redonné aux extrémistes une assez large latitude d’action, dans l’objectif de bien faire savoir aux négociateurs qu’une partie de la population tutsi est prête à se battre contre le retour du FRODEBU au pouvoir et que Pierre Buyoya et ses alliés sont les seuls remparts contre ses extrémistes. “  Nous aussi on va se mettre à tuer les Burundais ”, prétendait ainsi fièrement un leader de l’opinion extrémiste tutsi tandis que les tracts de PA-Amasekanya ou de “ l’accord cadre ” appelaient la population à prendre les armes contre un accord de paix signé à Arusha[22]. L’UPRONA de Pierre Buyoya joue ainsi la carte de l’intimidation sur le processus de paix, au risque de faire renaître la volonté de vengeance dans les esprits, et de provoquer un retour des violences ethniques dans la capitale. Un jeu aussi dangereux est mené par le gouvernement avec les militants du FRODEBU.

 

2.       Le harcèlement des activités militantes

 

La répression des activités militantes frappe surtout le FRODEBU. Les autres partis ne disposent en effet souvent d’aucunes structures nationales et opèrent essentiellement à Bujumbura quand une partie de leurs dirigeants n’est pas à l’étranger. De fait, soit ils bénéficient des sympathies de l’armée ou de la l’administration, qui les laissent opérer librement dans les quartiers de Bujumbura, soit ils masquent leurs activités sous couvert de réunions sportives ou d’autres activités sociales, qui, pour les partis tutsi, peuvent de toute façon se dérouler avec la bienveillance des autorités[23]. Parmi les partis d’obédience tutsi, seul le PARENA subit une pression policière constante. Non sans exagérations, le parti dénonce le harcèlement quotidien de ses cadres, la torture, les humiliations et les arrestations abusives dont ils ont fait l’objet[24]. En janvier 1997, Jean-Baptiste Bagaza avait en effet été placé en résidence surveillée. Deux mois plus tard, une demi-douzaine de militants avaient été arrêtés pour actes terroristes et tentative d’assassinat sur la personne du chef de l’Etat. On les accusait d’avoir posé des mines au marché central de Bujumbura et sur certains axes routiers de la ville. L’année suivante, un autre groupe de militants sera accusé d’être impliqué dans une obscure conspiration découverte par l’armée à Cibitoke (cf. infra).

 

Ces militants du PARENA, dont le magistrat Isidore Rufyikiri, sont toujours en prison alors que leur culpabilité n’a jamais été réellement prouvée. J-B. Bagaza a lui été autorisé à quitter sa résidence surveillée depuis février 1998 mais a choisi de vivre en exil en Ouganda. A Bujumbura, le parti est étroitement surveillé. Ses activités militantes publiques se résument à l’ouverture de bars où les sympathisants se réunissent pour recueillir les dernières consignes de leurs dirigeants et écouter religieusement les discours enregistrés de Jean-Baptiste Bagaza[25]. Au-delà d’une surveillance policière sans aucun doute très réelle, le PARENA se satisfait cependant de sa position de martyr. Celle-ci lui permet d’agiter le spectre de la persécution, et de donner à ses activités une ambiance de résistance, habillée du charme suranné des conspirations de cour.

 

La répression qui pèse sur les dirigeants du FRODEBU a connu des évolutions importantes depuis 1996 et connaît aujourd’hui un regain important pour les raisons que nous avons déjà exposées. En janvier 1997, au plus fort de la campagne militaire contre la rébellion, le Président de l’Assemblée Nationale, et le secrétaire-général adjoint du parti, Léonce Ngendakumana et Domitien Ndayizeye avaient ainsi été inquiétés par des procédures judiciaires mettant en cause leur complicité dans des massacres de 1993. Augustin Nzojibwami, le secrétaire-général du parti, était de même arrêté en février pour s’être élevé contre la politique de regroupement mise en place par le gouvernement pour couper la rébellion de la population. Officiellement, Pierre Buyoya n’avait en effet consenti à réautoriser les partis politiques qu’à condition qu’ils contribuent “ positivement ” à la vie politique nationale. Toute critique à l’encontre de son action était donc considérée comme négative et destructrice[26]. Cependant, un an plus tard, alors que le dialogue avec le FRODEBU s’est transformé en une opportunité de gains politiques, tous les chefs d’accusation contre Léonce Ngendakumana sont abandonnés. Domitien Ndayizeye va de même gagner son procès. La véritable répression ne se porte pas sur les cadres nationaux du parti contribuant aux négociations d’Arusha mais sur les cadres locaux, les militants et les sympathisants.

 

Pour la police, l’armée et l’administration, l’équation est simple : tout militant du FRODEBU est un rebelle en puissance et donc un ennemi. Cette présomption de complicité naturelle avec “ les bandes armées ” légitime donc tous les abus encore facilités par les mesures d’exception mises en œuvre dans le cadre de la politique de regroupement[27]. A l’inverse, les militants ou cadres du parti ne connaissent ou ne reconnaissent pas toujours le cadre juridique imposé en septembre 1996 puis assoupli en juin 1998. Dès lors, soit ils dénoncent violemment une répression qui n’en est pas une, puisque les limites imposées dans l’Acte constitutionnel de transition sont très strictes, soit ils opèrent dans la clandestinité et encourent la répression des forces de l’ordre quand ils sont découverts. L’absence totale de confiance et de respect entre les gouverneurs de province, leurs subordonnés civils ou militaires et les cadres locaux du parti facilitent ainsi l’éclosion régulière de situations conflictuelles entre l’administration et les militants du FRODEBU.

 

A Kayanza, par exemple, selon des représentants du FRODEBU[28], l’intégralité des services administratifs et policiers porte l’étiquette UPRONA. Toujours selon le parti, ces administrateurs auraient reçu la consigne de ne pas appliquer les mesures prévues dans le cadre de l’Acte constitutionnel de transition. Les réunions des bureaux exécutifs de la fédération de Gitega se tiennent régulièrement, tout comme celles du Comité directeur national mais pas dans la province. Les cadres du parti sont obligés de venir au domicile du secrétaire-général, dans le quartier de Mutanga-Nord à Bujumbura, pour être sûrs de ne pas se faire matraquer. Des problèmes existent également pour les réunions de niveau communal, alors que celles-ci devraient normalement être autorisées. Les cadres du parti ont peur. Ils doivent opérer de façon clandestine. Lorsque des séminaires sensés animer le débat national prévu dans le cadre des accords de partenariat devaient être organisés en 1998–1999, ils avancent que ce des militants de la branche Nzojibwami étaient systématiquement invités pour faire de la figuration. Dans les quartiers populaires de Bujumbura, la situation est explosive. A Kinama, les responsables de zone, se plaignent par exemple de ne pas avoir pu se réunir depuis le putsch de 1996. Les vols à main armés se sont multipliés dans ce quartier sans aucune réaction de la police ou de l’armée qui sont soupçonnées d’être complices. Les hommes sont arrêtés quand ils se dérobent aux rondes nocturnes obligatoires organisées pour assurer la sécurité, mais la police refuse de leur donner des armes voire de les accompagner, si bien que les patrouilles de civils se font agresser et dépouiller pendant la nuit. A Kamenge, les sympathisants FRODEBU disent être quotidiennement harcelés par la police et l’administration. On les arrête pour n’importe quel prétexte. Ils sont mis au cachot et doivent payer des amendes quand le parti n’intervient pas auprès du procureur général pour les faire libérer. A Musaga et Kanyosha, les militants doivent se réunir par petits groupes de trois ou cinq dans les cafés pour se tenir informés de l’évolution du processus de paix. Les seules vraies réunions de parti ne peuvent se tenir que dans le domicile de Domitien Ndayizeye, le secrétaire-général, qui est un interlocuteur direct du gouvernement. Dans la zone de Buterere, les militants se plaignent d’arrestations arbitraires, d’amendes quotidiennes, de confiscation de propriétés, de viols répétés et même de meurtres. Le chef de zone est accusé d’encourager les milices tutsi à harceler la population hutu. Il aurait reçu consigne de lever un minimum de 400 000 FBU par semaine en rackettant la population.

 

Depuis le milieu de l’année 1999, la tension ainsi montée de plusieurs crans et les accusations réciproques fusent désormais sans relâche. Le Maire de la ville est accusé d’entretenir une pression quotidienne sur les militants du parti et d’encourager ses chefs de zone à harceler la population hutu. Les militants voulaient ainsi fêter la nouvelle année le 1er janvier, mais le chef de zone a fait ramasser toutes les chaises dans la salle où ils devaient se réunir. Quelques jours plus tôt, le député FRODEBU Gabriel Gisabwamana avait été assassiné devant témoins par des militaires, après qu’il se soit identifié. Les responsables de ce crime sont connus de la police et de l’Etat-major, et n’ont toujours pas été arrêtés, ni même sanctionnés[29]. Ce type d’impunité est peu propice au rétablissement de la confiance, d’autant qu’il existe une différence flagrante de traitement entre les partis politiques, notamment entre le FRODEBU et l’UPRONA.

 

Le 19 avril 2000, le chef de zone de Gihosha faisait ainsi savoir au secrétaire général du FRODEBU qu’il interdisait toute “ réunion clandestine ” à son domicile, au mépris flagrant du cadre réglementaire mis en place dans l’Acte constitutionnel de transition[30]. Peu après, le parti est à nouveau accusé de collecter des cotisations pour soutenir la rébellion. Au début de l’année, 5 000 cartes du FRODEBU ont en effet été distribuées dans tout le pays. Le gouvernement a alors accusé le FRODEBU de mobiliser la population contre l’autorité de l’Etat. Mais le parti se défend : la distribution de cartes de membre n’est pas interdite et ne correspond en rien à une mobilisation de masse. A la décharge du FRODEBU, on peut en effet constater que son grand rival, l’UPRONA ne se gène pas pour redynamiser les activités provinciales et communales du parti, en toute liberté. Le compte-rendu de la session ordinaire du Comité central réuni le 8 avril 2000 montre en effet que les instances dirigeantes de l’UPRONA sont affairées depuis plusieurs mois à restructurer les comités provinciaux, communaux et de quartiers, à redynamiser ses soutiens (circulation de feuilles d’information en Kirundi) à recruter de nouveaux membres, à rajeunir ses cadres dirigeants, à fidéliser ses sympathisants, à lancer les cotisations et à réorganiser la gestion de son patrimoine immobilier (rénovation, hausse des loyers) pour remplir les caisses de ses fédérations provinciales[31]. Alors que le Parti UPRONA est donc en plaine restructuration pour se préparer à la période de transition qu’annonce la signature imminente d’un accord de paix, le FRODEBU est quotidiennement harcelé et mis dans l’incapacité de rassurer ses militants et ses sympathisants sur la bonne volonté du gouvernement à respecter les engagements auquel il prétend périodiquement se conformer.

 

C.       Avec les négociations, l’institutionnalisation de l’opportunisme politique

 

La répression à géométrie variable n’est pas l’unique facette des relations tourmentées entre les partis politiques et le gouvernement. Depuis le début des négociations d’Arusha, une tendance lourde de la scène politique burundaise a été la scission des partis politiques et l’élaboration de nouvelles alliances sur la base de ces scissions. Ce mouvement tourbillonnant est symptomatique de l’émergence d’une nouvelle tendance de la scène politique burundaise : l’institutionnalisation de l’opportunisme comme fil directeur de l’action politique. Jusqu’à présent, deux tendances lourdes dirigeaient la formation des alliances et cimentaient les familles politiques : le régionalisme et le nationalisme ethnique. Pour la grande majorité de la population, les identités ethniques, réifiées et manipulées pendant plus d’un siècle de colonisation et de postcolonisation, sont devenues les référents privilégiés de l’action politique. Les coalitions partisanes burundaises sont symptomatiques de cette tendance. Entre 1993 et 1996, les “ Forces de Changement démocratique ” correspondaient grossièrement à une alliance défendant les intérêts hutu, et la “ Coalition des partis politiques d’opposition ” correspondait à une autre défendant les intérêts tutsi, quelle que soit l’identité ethnique de leurs dirigeants. Pour les élites, d’autres référents pouvaient guider en second lieu les regroupements politiques, le clan par exemple, mais surtout l’origine régionale. Bururi et ses élites sont réputées avoir dirigé le pays depuis le début des années soixante-dix. Dernièrement, une troisième motivation a pris le devant : l’opposition ou non à la présence de Pierre Buyoya au sein des institutions de transition.

 

On assiste également à une instrumentalisation politique de l’outil juridique dont le plus bel exemple est la fameuse nécessité pour les partis politiques de disposer de dirigeants résidents dans le pays. C’est argument va être utilisé par le gouvernement pour aviver les divisions régionalistes latentes existant au FRODEBU et obtenir la participation de trois petits partis politiques tutsi à la politique de partenariat. Au PRP, à l’ABASA, et au PARENA, l’exil des présidents et le terme de leurs mandats légaux sert de prétexte pour la prise de contrôle de ces partis par des ‘ailes internes’ qui entrent immédiatement au gouvernement. Une interprétation stricte de la loi du 15 avril 1992 ne rend absolument pas illégale la reconduction de dirigeants résidant à l’extérieur du pays. La condition de résidence stipulée dans l’article 24 concerne les conditions d’agrément des partis politiques. De plus l’article 39 du décret-loi du 15 avril 1992 précise que les partis doivent rester fidèles aux principes de leur agrément et non aux conditions précises de résidence de leurs dirigeants.

 

1.       Le développement du putschisme partisan et des alliances de
circonstance

 

Au lendemain du putsch du 25 juillet 1996, le FRODEBU se trouve éclaté. Une partie de ses chefs est en exil, dont Jean Minani son président, et l'autre à l'intérieur du pays, dont le président renversé Sylvestre Ntibantunganya, le président de l'Assemblée Léonce Ngendakumana et le secrétaire général du parti, Augustin Nzojibwami. Dans le but de couper Minani de sa base politique intérieure, le gouvernement burundais demande alors au FRODEBU interne de désigner un nouveau président qui résiderait à l'intérieur du pays, en vertu de la loi burundaise. Dès lors, le parti se divise entre ceux qui veulent garder Minani comme président et ceux qui veulent le remplacer. Les deux courants sont représentés d'un côté par l'ancien président Ntibantunganya et le président de l'Assemblée et de l'autre par Augustin Nzojibwami. Il apparaît à ce moment-là que les dissensions recoupent un clivage régionaliste, le courant Nzojibwami représentant les militants de Bururi et le courant Minani représentant les autres. Cette crise se solde par un congrès du FRODEBU en décembre 1997, qui malgré les pressions du régime Buyoya, maintient Minani comme président. Le Ministère de l'intérieur tente alors de suspendre le FRODEBU en déclarant contraire à la loi burundaise sur les partis d'avoir un président résidant à l'extérieur. Mais Pierre Buyoya s’y oppose finalement.

 

A la même période, vers fin 1997, commencent aussi les négociations sur le partenariat entre le gouvernement et l'Assemblée. Ces négociations sont dues en bonne partie à la peur du FRODEBU de se voir marginalisé par les négociations de Rome qui avaient consacré Léonard Nyangoma comme l'interlocuteur du pouvoir. Elles sont également dues à l'intérêt de Pierre Buyoya de renforcer sa légitimité afin de se présenter plus tard à Arusha en position de force, soutenu par un bloc interne uni hutu-tutsi. Le FRODEBU interne avait particulièrement intérêt à un partenariat pour trois autres raisons : d'une part les négociations d'Arusha donnaient la vedette au FRODEBU en exil, d'autre part elles menaçaient de leur faire perdre leurs postes si un gouvernement de transition était nommé à l'issue d'Arusha ; enfin le mandat de l'Assemblée expirait en juin 1998 (1993-1998) avec par conséquent leur poste et source de revenu. Le courant Nzojibwami devient vite dominant dans la conduite de ces négociations internes, soucieux de devenir un partenaire incontournable et d'écarter Minani devenu gênant.

 

L'aile en exil du FRODEBU menée par le président Jean Minani s'est opposée à la collaboration avec le pouvoir alors que l'aile intérieure dominée par Augustin Nzojibwami a joué les compromis. Chacune des deux factions du FRODEBU a abordé les négociations d'Arusha avec des positions différentes et par conséquent des stratégies d'ajustement différentes. L'aile extérieure a joué sur le soutien de la Tanzanie pour renforcer sa position et apparaître comme la véritable opposition intransigeante, tandis que l'aile intérieure a misé sur la constitution d'un "bloc interne" avec le pouvoir. Mais depuis début 99, des dissensions sérieuses sont apparues au sein de l'aile interne du parti. Ces tensions coïncident d'une part avec le début des négociations en commissions en décembre 1998-janvier 1999 et avec la suspension des sanctions, perçue comme une victoire politique pour Buyoya. Fort de cette victoire et travaillant avec le gouvernement sur le texte des propositions de la transition à soumettre bientôt à Nyerere, Nzojibwami tente un coup de poker et le 18 mars, il exclut Ntibantunganya et trois autres membres proéminents du FRODEBU, les accusant d'indiscipline et de tentative de mise en place d'une structure parallèle au sein du parti. Le 22 mars, Minani exclut à son tour Nzojibwami, l'accusant de vouloir diviser le parti et d'avoir pris des décisions illégales. Nzojibwami dit alors publiquement sur la BBC qu'il refuse d'obéir, soutenant que Minani ne peut continuer à diriger le parti de l'extérieur au regard de la loi burundaise sur les partis politiques. Cette crise provoque une polarisation accrue au sein du parti et le réalignement d'une grande partie des personnalités du FRODEBU interne qui rejoignent les positions de Minani. En perte de vitesse, les alliés de Pierre Buyoya lancent alors la Convergence Nationale pour la Paix et la Réconciliation (CNPR)

 

La naissance de la CNPR est le produit de la transformation du paysage politique burundais et souligne une tentative du pouvoir de reprendre en main les cartes de la négociation à un moment d'affaiblissement du processus. La Convergence récupérait tous les partis du G8 sauf le PARENA et AV-Intwari mais incluait l'aile Nzojibwami du FRODEBU, ainsi que le Parti RADDES qui avait jusque là toujours refusé de participer à Arusha. La CNPR est née le 2 octobre 1999 à Bujumbura officiellement en réaction aux G7/G8/G3 et à leur logique ethnique. Bien que le gouvernement s'en défende, la Convergence est en fait un groupe de lobbying du camp du président et à ce titre, contribue à clarifier les blocs. Composée des ailes dissidentes de presque tous les partis tutsi, plus une partie du FRODEBU (aile Nzojibwami), sa déclaration reflète fidèlement les vœux du gouvernement.

 

Les partis pensaient tous profiter de la redynamisation du processus interne promue par la Convergence. Tous les signataires de la Convergence, à l'exception du PIT et de l'Anadde, sont soit exclus de leur partis par leur chef en exil, soit ont exclu leurs chefs de parti en vertu de la loi burundaise qui ne permet pas de diriger un parti de l'extérieur. Au FRODEBU, Nzojibwami a été exclu en mars 1999 par Minani à partir de Dar-es-Salaam, mais en vertu de cette loi, s'est proclamé président du parti en octobre 1999 ; au PRP, Albert Girukwishaka a pris la place de Mathias Hitimana résidant en Belgique ; au PL, Joseph Ntidendereza a pris la place de Gaëtan Nikobamye, résidant à l'étranger ; à l'Abasa, Serge Mukamarakiza a pris la place de Térence Nsanze, résidant en Suisse. A l'assemblée nationale élargie, Convergence a réuni 56 signatures de parlementaires. En clair, on voit se redistribuer les cartes de la négociation en faveur des leaders de l'intérieur qui deviennent tous partie d'un groupe de soutien au pouvoir en place et à son futur maintien pendant la transition (voir annexe 6 pour un récapitulatif des changements à la tête des partis politiques).

 

Pour faire concurrence à la Convergence (FRODEBU interne - régime Buyoya), une alliance entre les leaders en exil va se mettre en place. Le FRODEBU externe et le PARENA en constituent le socle[32]. Cette alliance a été sollicitée lorsque ces mêmes leaders ont réalisé que les chefs d'Etat de la région cherchaient à identifier des personnalités issues de coalitions hutu-tutsi pour conduire la transition post-Arusha. Peu de temps après, un nouveau groupe est né, l'Alliance Nationale pour le changement (A.NA.C), qui regroupe le FRODEBU aile Minani, le PARENA, le PP, le RPB, l’ABASA, la Sojedem et plusieurs personnalités de la société civile. La création de ce groupe, quatre jours après la nomination de Mandela, est immédiatement perçue comme un concurrent de Convergence.

 

Ces accords entre FRODEBU et PARENA, signés le 30 octobre 1999, ont été présentés à tous les partis politiques à Arusha fin mars 2000, dans l'objectif de " faire avancer les négociations "[33]. Ils s'accordent sur la durée de la transition de 2/3 ans ; sur le fait que la transition soit dirigée par un président et un vice- président, d'une ethnie et d'une formation différente de celle du président ", tous deux " issus du cadre de négociations globales d'Arusha ". Les deux partis se sont également mis d'accord sur la nécessité de la mise en place d'un Haut Conseil d'Etat qui serait chargé de suivre la mise en application de l’accord, d'en interpréter les termes en cas de contestation des signataires et dont les anciens présidents de la République seraient membres de droit. Le FRODEBU et le PARENA exigent des garanties politiques, diplomatiques, sécuritaires et financières à l'application de l'accord, en particulier l'envoi d'un effectif militaire spécialisé de deux mille hommes pour protéger les nouveaux et anciens hauts cadres de l'Etat et une force internationale de maintien de la paix. Dans une interview, le président du FRODEBU Jean Minani explique que ce ne sont pas des accords de partage de pouvoir post-accord, mais une alliance tactique pour faire bloc contre Buyoya dans les négociations[34]. Le FRODEBU pense nécessaire de casser le mythe d'une collaboration impossible entre Hutu et Tutsi. De réelles négociations ont sans aucun doute eu lieu entre ces deux partis, mais leurs agendas restent différents. Le FRODEBU estime que la force et la représentativité du PARENA ne seront connues qu'après une consultation électorale. De son côté, le PARENA espère jouer la carte hutu pendant les négociations pour faire partir Buyoya mais récupérer l'opinion tutsi et consolider son pouvoir au moment de l'application de l'accord[35]. On assiste donc en partie à une nouvelle alliance de circonstance dont le projet politique est avant tout de bloquer Pierre Buyoya de toute participation aux institutions de transition.

 

2.       L’absence d’attitude politique nouvelle

 

“ Le discours des uns et des autres stagne dans l’affirmation des méfaits commis par ‘l’autre’ et dans les dangers qu’il représente pour soi, dans la mise en exergue des violences et des injustices subies, dans la revendication des réparations judiciaires et des mesures politiques radicales auxquelles elles ouvriraient. Mais d’un côté comme de l’autre, excusant et justifiant même les injustices, les violences et les atrocités commises par les “ siens ”. Chaque groupe reproduit les travers qu’il dénonce chez celui d’en face. (…)

 

Cette situation persiste depuis des décennies. La page doit être tournée et le changement au Burundi doit passer par la classe politique, en premier lieu. Seule une classe politique capable d’alternatives nouvelles, d’ouverture, de dialogue, de tolérance et d’audace, capable de transcender les clivages ethniques et de se libérer des réflexes sectaires et des préjugés, pourra conduire un changement social et politique profond au Burundi. Les Burundais ne seront pas débarrassés de leurs œillères ethniques par des politiciens qui sont eux-mêmes incapables de s’en débarrasser. De même, la classe politique ne pourra résoudre le conflit burundais qu’en acceptant courageusement de reconnaître et de traiter sur une base d’égalité, avec respect et dignité les problèmes et les besoins exprimés par les uns et par les autres.

 

Après plus d’une année de pourparlers à Arusha, le politicien devrait cesser de se complaire dans la surenchère pour donner la démonstration à ‘sa’ base qu’il n’a pas d’égal dans la défense des intérêts de ‘son groupe ethnique’. Il est plus que temps pour les politiciens de démontrer leur volonté et leurs capacités de comprendre les préoccupations de ceux ‘d’en face’ et de proposer des mesures sérieuses et courageuses destinées à les mettre en confiance, fusse en prenant des risques. Il n’est pas de solution durable au conflit burundais qui ne demande un minimum de confiance et de respect à s’accorder mutuellement, un minimum de concessions véritables à se faire et de risques à prendre avec ”[36].

 

Ce diagnostic de la ligue burundaise des Droits de l’Homme “ Iteka ” un peu plus d’un an après le démarrage des négociations de paix n’a jamais été autant d’actualité. Plus que jamais, à l’approche de l’échéance du processus de paix, les partis politiques campent sur leurs positions et répugnent à être les premiers à faire des concessions. Au risque de faire capoter les négociations de paix, on assiste même à un retour des discours que l’on croyait révolus, montrant l’absence de courage politique des dirigeants de partis toujours prisonniers de leurs arrières pensées. L’évolution récente de la Commission V des négociations d’Arusha est significative de cette situation.

 

La Commission V des négociations de paix porte sur la question essentielle des garanties nationales et internationales de l’accord. Après un début difficile fin mars, au cours duquel les partis rejetèrent la présidence du juge Mark Bomani sollicitée à deux reprises par le médiateur, sous prétexte de la partialité de l’équipe tanzanienne, la Commission V put enfin commencer ses travaux mi-mai sous la présidence officielle du médiateur en personne, assisté des équipes ayant dirigé les quatre autres commissions pour mener à bien les débats.

 

Cette première réunion mit en relief l’état d’esprit des différents acteurs. Précédées d’une conférence de presse des partis membres de l’A.NA.C. à Bujumbura le 6 mai, qui s’était faite l’avocat de la nécessité et du bien fondé de l’implication d’une force étrangère[37], les travaux en commission se limitèrent à réaffirmer les positions de principe sur les nécessités de la qualité de l’accord (clair, précis, complet, sans équivoque), de sa sincérité et du soutien de la population de même que celui de toutes les parties au conflit[38]. Lorsque fut abordée la première question de compromis, l’opportunité et le rôle d’une force d’observation des Nations unies, un discours similaire à celui des putschistes de 1996 fit sa réapparition : pour l’UPRONA et certains partis tutsi, toute force étrangère est considérée comme une force d’occupation, sa présence est inacceptable pour un gouvernement souverain.

 

Le G7 et ses opposants diffèrent essentiellement sur les pouvoirs dévolus à la Commission de surveillance de l’application des accords de paix, qui seraient organisée en six sous-comités (sécurité et défense ; retour et réinstallation des réfugiés ; réformes administratives ; réformes judiciaires ; questions électorales ; élaboration d’une nouvelle constitution). Les premiers demandent la présence d’un “ garant international ” au sein de cette commission, qui aurait des pouvoirs décisionnels soumis à la règle du consensus, les seconds exigent que seuls des burundais y participent et que celle-ci n’aie que des pouvoirs consultatifs. Un différend important existe également sur la composition de la force mise à la disposition du sous-comité “ défense et sécurité ” chargée de protéger les dirigeants des institutions de transition, de contrôler le respect des procédures d’intégration des rebelles dans l’armée, de désarmer les forces démobilisées et de se saisir de toutes les autres armes circulant parmi la population. Le G7 exige l’implication exclusive d’une force étrangère de 20 000 hommes (8 000 policiers et 12 000 militaires) pour accomplir cette tâche, tandis que les représentants de la CNPR refuse toute autre participation que celle des nouvelles forces nationales de sécurité, associée à un comité technique. Sur ce point le PARENA s’oppose à ses partenaires de l’ANAC et propose qu’une force internationale de 1 000 – 2 000 hommes soit mise à la disposition du comité technique. Sur la question judiciaire, le G7 réclame également la libération des prisonniers politiques deux semaines avant la signature d’un accord, la dissolution de tous les camps de regroupement et une amnistie temporaire pour tous les crimes “ politiques, militaires et policiers ” jusqu’au terme des enquêtes menées par les Commissions nationales et internationales sur les crimes de génocide, et autres crimes contre l’Humanité prévus dans le cadre de la Commission I[39].

 

 

Ce désaccord profond sur la question des garanties internationales de l’accord illustre notamment la crispation de l’UPRONA et du gouvernement, toujours incapables d’accepter un compromis pouvant remettre en cause son contrôle militaire et policier du pays. Sous prétexte de maintien d’une souveraineté nationale qui dans la réalité n’est qu’une figure de style, le gouvernement refuse de reconnaître les menaces pesant sur la vie des dirigeants politiques exilés, et se cache derrière ce qu’il considère comme l’ultime rempart garantissant la sécurité de son pouvoir au cours de la transition, à savoir le chantage militaro-policier. Le message conféré par cette crispation est en effet le suivant : en cas de mise en minorité dans les institutions de transition, l’UPRONA et l’establishment militaire de Bururi veulent pouvoir avoir recours à un nouveau putsch. De fait, risquant de se voir mis en minorité et refusant d’assumer la responsabilité de l’échec d’un accord en raison de cet acharnement politique, le gouvernement s’emploie par ailleurs à susciter d’autres motifs de blocage. C’est sans aucun doute ainsi qu’on peut interpréter le sens politique du “ Mémorandum adressé par les partis politiques membres de la CNPR au médiateur Nelson Mandela ” qui exige une suspension des négociations pour privilégier un accord direct entre le gouvernement et la rébellion armée en Afrique du Sud. Prétextant de leur exclusion des négociations, les dirigeants “ putschistes ” de la CNPR “ ont décidé de mobiliser leurs partisans pour s’opposer à l’application d’un accord négocié dans des conditions telles que leurs intérêts vitaux ne seront pas pris en compte pour l’avenir ”. De même, ils “ se réservent le droit de boycotter les réunions futures des négociations d’Arusha jusqu’à ce que la question de la représentativité des partis politiques à ces négociations et l’identification des négociateurs soit réglée en conformité avec la loi burundaise ”[40]. Voulant renverser le rapport de force au sein des négociations, le gouvernement et ses alliés tentent de remettre en cause le cadre d’Arusha et continuent à agiter les menaces de violence de tous les non-signataires d’un accord qui y serait imposé.

 

A la décharge du gouvernement, il faut cependant souligner que les partis du G7 et leurs acolytes ne donnent aucun signe de bonne volonté, de changement d’attitude ou de bon sens politique. En effet, au terme de la troisième réunion de la Commission V, du 19 au 24 juin 2000, au cours de laquelle aucun nouveau compromis majeur n’a été atteint, ceux-ci se sont livrés à des attaques personnelles contre Pierre Buyoya, en oubliant sans doute qu’il devait lui-même accepter de signer l’accord de paix. Lors d’une conférence de presse le 24 juin, Jean Minani, Léonard Nyangoma et Gaëtan Nikobamye ont réitéré leur exigence que le Président de la transition soit issu de leurs rangs et ont dénoncé les velléités de Pierre Buyoya de vouloir s’imposer comme dirigeant de la transition. Jean Minani déclarait ainsi : “ Si Buyoya persévérait à vouloir diriger la transition ; il s’inscrirait en faux contre la volonté du peuple. Comment alors prétendrait-il diriger un peuple qui ne l’écoute pas ? Il y aurait une révolte populaire et nous soutiendrions cette révolte là ”[41]. Les raisons de cette “ révolte ” sont de même significatives des pesanteurs du raisonnement politique au sein du G7. Pierre Buyoya n’est pas invalidé parce que c’est un militaire, parce qu’il a repris le pouvoir à l’issue d’un putsch, ou parce qu’il n’a pas donné suffisamment de preuve de ses qualités de démocrate au cours des quatre dernières années, trois qualités suffisantes et nécessaires à son exclusion. Il est invalidé par ce qu’il ne dispose pas d’une “ large représentativité au sein de la population ”, qu’il est de mauvaise foi, qu’il maintient des “ camps de concentration ” dans le pays et qu’il refuse de libérer les prisonniers politiques[42]. En d’autres termes traduisant le sens profond de cette position, “ c’est un tutsi sans aucun crédit politique ”, pas un partenaire respecté dans des négociations de paix. Enfin, outre la surenchère dans le partage des forces de sécurité, le G7 réclame que la future armée soit composée à 60% de rebelles, le chantage de l’échec est mis en avant pour forcer le gouvernement à accepter de transiger. “ En juillet, si nous n’avons pas conclu les négociations, ceux qui auront refusé de le faire seront exposés au peuple burundais et à la communauté internationale ”, déclarait ainsi Jean Minani. Campé sur ses positions, celui-ci rejette à l’avance la responsabilité de l’échec sur le gouvernement, comme s’il n’avait pas, lui aussi, à faire des compromis. Pour le G7, l’horizon indépassable du débat politique reste la légitimité démographique des hutu à diriger le pays. Aucune autre considération n’est recevable. Le cafouillage de son association tardive aux partis tutsi pour rejeter la candidature de Pierre Buyoya à la direction des institutions de transition le lendemain de cette conférence de presse[43] ne permet malheureusement pas d’invalider cette conclusion. Pour le gouvernement comme pour ses alliés ou son opposition, l’état d’esprit et les attitudes politiques n’ont pas beaucoup changé depuis 1994.

 

D.       Conclusion

 

Au terme de cette enquête sur la situation des partis politiques burundais, les enjeux politiques soulevés par le médiateur Nelson Mandela en demandant la libéralisation totale de leurs activités apparaissent plus clairement. Tout d’abord, aucun des partis n’a donné de preuve formelle de son renoncement définitif à la violence et d’un changement radical de son état d’esprit par rapport aux dérives des années 1994-1995. Dans ce contexte, la restauration d’une entière capacité d’action des partis politiques lèverait toute protection contre les dérives qu’a connu le pays par le passé et pourrait se montrer contraire aux objectifs du processus de paix. Cette constatation n’exonère pas le gouvernement de ses responsabilités dans la répression quotidienne qu’il exerce sur les activités militantes. Elle nécessite au contraire qu’il fasse preuve d’une impartialité et d’une équité absolue dans l’application de la législation en vigueur. De même, les partis politiques doivent nécessairement donner la preuve de leur rejet de la violence et du respect qu’ils témoignent envers leur adversaire politique avant de pouvoir recouvrer la totalité de leur liberté d’action.

 

Le deuxième paradoxe que doit intégrer l’exigence de liberté pour les partis politiques énoncée par le médiateur Nelson Mandela est en partie issu de la tournure des négociations de paix depuis juin 1998. Les partis politiques participants aux délibérations d’Arusha, et notamment les grands partis ayant tenté de faire bande à part lors des consultations de Dar-es-Salaam, présentent en fait un état d’esprit qui augure mal de l’avenir du Burundi. Le manque d’ouverture politique se traduit notamment chez les partis de gouvernement comme l’UPRONA et le FRODEBU, par un recours aux tactiques d’intimidation et de manipulation peu propice à la restauration de la confiance, et pour les autres par des stratégies d’alliance et de contre-alliance dont les motivations profondes sont essentiellement la distribution des postes dans les institutions de transition ou le rejet du pouvoir de Pierre Buyoya. Les efforts des partis depuis le début des pourparlers se sont ainsi surtout centrés sur la modification des rapports de force dans le cadre des négociations, de sorte à réussir à imposer des positions qui, pourtant, ont déjà souvent montré leurs insuffisances. Au total, le gouvernement et les partis politiques se sont plus illustrés depuis 1996 par l’usage de l’intimidation, la manipulation, les tentatives de divisions et l’opportunisme politique que par la présentation de projets de société nouveaux offrant un espoir de paix et de renouveau pour le Burundi, un bilan pour le moins inquiétant étant donné le passif accumulé par chacun d’entre eux depuis 1993.

 

Alors que le processus de paix se trouve à une phase cruciale de son évolution, où des concessions doivent être faites de chaque côté pour aboutir à un accord et les risques de dérapage sont maximums, la libéralisation totale des activités politiques pourraient donc se révéler extrêmement dangereuse. De fait, le FRODEBU en est tout à fait conscient et ne le demande pas. Il demande simplement l’arrêt immédiat des harcèlements quotidiens sur ses militants et le respect strict et entier du cadre légal prévu dans l’Acte constitutionnel de transition. Ce harcèlement quotidien met en danger la crédibilité d’un accord de paix en renforce le désir de vengeance des militants du FRODEBU. Il doit cesser. Il est aussi essentiel que le chef de l’Etat ne se serve pas des manifestations quotidiennes de la menace des milices comme argument politique pour faire valoir la nécessité de son maintien au pouvoir.

 

Sous l’impulsion de son nouveau président Luc Rukingama, et de son équipe, L’UPRONA a commencé depuis la fin 1998 la revitalisation des structures partisanes, le recrutement de ses troupes, la collecte des cotisations et la réorganisation du parti en préparation au renouveau politique que signifiera nécessairement un accord de paix. Cette normalisation des activités politiques est saine et souhaitable. Il faut cependant que tous les partis politiques puissent en bénéficier de façon équitable et que tous les dirigeants puissent rentrer au Burundi afin de reprendre contact avec le pays et expliquer clairement leurs projets à la population. Enfin comme le soulignait la Ligue Burundaise des Droits de l’Homme –Iteka : “ Il n’est pas de solution durable au conflit burundais qui ne demande un minimum de confiance et de respect à s’accorder mutuellement, un minimum de concessions véritables à se faire et de risques à prendre avec ”[44]. La paix est à ce prix, les dirigeants politiques burundais doivent se montrer prêts à le payer.

 

 



[1] Le médiateur semble en effet avoir été particulièrement inquiété à ce sujet par une lettre de l’ancien président Jean-Baptiste Bagaza, se plaignant de la répression des services de l’Etat à l’égard de son parti et des arrestations arbitraires dont ses cadres ont fait l’objet au premier trimestre de l’année 1997. Entretien ICG avec un diplomate sud-africain, Nairobi, 05/06/2000.

[2] Traduction libre de “ There are political parties that are critical of government as well as the media which are not allowed to operate. That is a situation which is totally unacceptable (…) ”, Discours du Président Mandela, présenté durant la réunion consultative tenue à Arusha le 27 mars 2000, miméo, p. 4.

[3] Cf. ICG, “ Burundi : lever les sanctions, relancer la transition ”, rapport Burundi n°1, 28/04/1998.

[4] Entretien ICG, représentant de l’ABASA, Arusha, 19/05/2000.

[5] Entretien ICG, Ministère de l’Intérieur, Bujumbura, 04/05/2000 et République du Burundi, “ Note sur les préoccupations exprimées sur les questions relatives au fonctionnement actuel des partis politiques, aux prisonniers dits politiques, à la situation dans les sites de protection ainsi qu’au fonctionnement actuel de la presse ”, Bujumbura, miméo, avril 2000, 10p.

[6] Entretien ICG, représentant de l’UPRONA, Arusha, 20/05/2000.

[7] Selon la direction des affaires administratives et juridiques du Ministère de l’intérieur, quatre partis politiques se sont vus refuser leur agrément par ordonnance motivée. Ces documents n’ayant pas été mis à notre disposition, nous ne pouvons malheureusement indiquer quels étaient ces partis et quels étaient les motifs du refus de leur agrément.

[8] Entretien ICG avec un représentant du FRODEBU, 08/05/2000.

[9] En raison d’un accès difficile aux documents officiels consignés par la directions des affaires administratives et juridiques du Ministère de l’intérieur, ICG n’a pu procéder à une évaluation exhaustive et systématique des dossiers d’enregistrement des partis politiques. Les dossiers suivants ont pu être consultés brièvement : RPB, PARENA, PP, RADDES, FRODEBU, UPRONA, ABASA.

[10] Entretiens ICG avec les présidents du PRP, de l’ABASA et du PIT, Arusha, 19/05/2000 et 21/05/2000.

[11] Entretien ICG, secrétariat général du FRODEBU, Bujumbura, 03/05/2000.

[12] Entretiens ICG multiples avec des journalistes burundais, Bujumbura et Nairobi, mai –juin 2000.

[13] Certains artisans de la convention reconnaîtront même plus tard qu’il s ‘agissait d’un “ coup d’Etat ” au FRODEBU, cf. Entretiens divers ICG avec les leaders de partis politiques depuis 1998.

[14] On retrouvait notamment dans la nébuleuse SOJEDEM de “ frère Déo ” des déserteurs de l’APR nés au Burundi et des burundais ayant fait la guerre au Rwanda.

[15] “ Annexe à la convention de gouvernement fixant la politique de réinsertion des déplacés et de rapatriement des réfugiés ”, Rohero (Hotel Novotel), 22/07/1994, p. 3.

[16] ICG, “ L’effet Mandela : évaluation et perspectives du processus de paix burundais ”, miméo, 18/04/2000, 92 p.

[17] Décret-loi n°1/001/96 du 13/09/1996, art. 51, alinéa 2.

[18] Charles Mukasi, “ Persécutions contre le parti UPRONA par le pouvoir en place dominé par les organisations racistes et génocidaires comme le FRODEBU ”, Bujumbura, 16/05/2000, miméo, 13 p.

[19] République du Burundi. Présidence de la République. Bureau Chargé de la Coordination des Services de Sécurité. “ Lutte Anti-Subversive ” (Bujumbura: 25 mai 1998).

[20] Déclaration du Parti UPRONA Sur l’Emprisonnement Arbitraire des Membres de la Direction Nationale du Parti UPRONA.

[21] Ses représentants sont : Le Centre d’Etudes sur le Génocide de Gérard Nduwayo ; l’association AC Génocide de Venant Bamboneyeho, la Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore représentée par son secrétaire général Bonaventure Gasutwa, l’association Coalition contre la dictature de Raphaël Horumpende, et Charles Mukasi. Cf. Communiqué n°1/00 du Centre d’Etude sur le Génocide, 07/02/2000.

[22] Entretien ICG, Bujumbura, 15/05/2000 et tracts divers mai/juin 2000.

[23] Observation participante ICG, Bujumbura, 07/05/2000.

[24] Entretien ICG, représentant du PARENA, Arusha, 21/05/2000.

[25] Observation participante ICG, Bujumbura, 06/05/2000.

[26] The Economist Intelligence Unit country report, Burundi, 4th quarter 1996 and 1st quarter 1997.

[27] Cf. le recensement des violations des Droits de l’Homme présentés dans les bulletin de la ligue Iteka et pour une description de “ l’enfer ” (selon l’expression d’un habitant) des quartiers de Kinama et Buterere à Bujumbura : Iteka-Ligue Burundaise des Droits de l’Homme, Bulletin d’information n°28, août 1997 ; n°30, février 1998 ; n° 34, janvier 1999.

[28] Entretien ICG avec des représentants de la fédération de Kayanza, Bujumbura, 10/05/2000.

[29] Ligue Burundaise des Droits de l’Homme – Iteka, Bulletin d’information, n°39, janvier 2000 et Entretien ICG avec un représentant de la ligue Iteka, Nairobi, 17/06/2000.

[30] Lettre du Chef de Zone de Gihosha au secrétaire général du FRODEBU, 19/04/2000.

[31] Parti UPRONA, “ Compte-rendu de la session ordinaire du Comité central tenue le samedi 8 janvier 2000 ”, miméo.

[32] Cf. ICG, L’effet Mandela, op. cité, p. 47.

[33] Interview de Jean Minani, président du FRODEBU, Burundi Bureau, 21/03/2000.

[34] Ibidem.

[35] Cf. ICG, L’effet Mandela, op. cité, pp. 53-54.

[36] Ligue Burundaise des Droits de l’Homme – Iteka, “ Lettre ouverte aux dirigeants et aux membres de la classe politique au Burundi ”, 12/08/1999, miméo, p. 4. Passages soulignés par l’auteur.

[37] Fondation Hirondelle, “ Five Burundi parties want International Peace Force ”, 09/05/2000 .

[38] Fondation Hirondelle, “ Burundi peace talks resume in Arusha ”, 16/05/2000.

[39] Fondation Hirondelle, “ Burundi delegates split over Foreign help in peace monitoring ”, 23/05/2000.

[40] CNPR, “ Mémorandum adressé par les partis politiques au Médiateur Nelson Mandela ”, 10/06/2000.

[41] “ Le groupe G7 précise ses positions au cours d’une conférence de presse ”, Interview Burundi Bureau, 25/06/2000.

[42] Fondation Hirondelle, “ Pro-hutu parties want to lead Burundi’s transition ”, 24/06/2000.

[43] Burundi Bureau, “ Une erreur de procédure créé un malentendu au sein du G7 ”, Brève n°628, 26/06/2000.

[44] Ligue Burundaise des Droits de l’Homme – Iteka, “ Lettre ouverte aux dirigeants et aux membres de la classe politique au Burundi ”, 12/08/1999, miméo, p. 4. Passages soulignés par l’auteur.