L'IDÉE
d'une justice internationale continue son chemin. Il y a dix jours, les
juges de Santiago levaient l'immunité du général Augusto
Pinochet, au terme d'une vaste procédure lancée par un juge
espagnol avant d'être relayée in fine par les
Chiliens eux-mêmes. Lundi 14 août, ce sont les diplomates du
Conseil de sécurité de l'ONU qui ont décidé,
à l'unanimité, la création d'un tribunal spécial
pour la Sierra Leone, un pays secoué depuis neuf ans par une atroce
guerre civile et oublié du monde.
La
Sierra Leone symbolise depuis l'accord de Lomé de juillet 1999 une
défaite majeure de la lutte contre l'impunité. Trois mois
après avoir salué l'inculpation du dictateur serbe Slobodan
Milosevic pour « crimes contre l'humanité »
durant la guerre du Kosovo, les diplomates occidentaux ont défendu
ardemment l'amnistie décidée pour les crimes de guerre perpétrés
par les chasseurs de diamants de ce pays d'Afrique de l'Ouest. Ces diplomates,
notamment américains et britanniques, ont commencé à
évoquer des amnisties pour le Burundi, le Congo-Kinshasa et d'autres
pays engagés dans des processus de paix chaotiques.
L'idée
qu'il faut choisir entre la justice et la paix était alors au centre
des négociations à travers le monde. Elle était vécue
par les défenseurs des droits de l'homme comme un recul brutal,
après la création du tribunal pour l'ex-Yougoslavie en 1993,
puis, en 1994, de la cour chargée de juger les responsables du génocide
des Tutsis du Rwanda.
L'amnistie
en Sierra Leone était de toute évidence une défaite
morale. Elle assurait l'impunité à des hommes qui ont, durant
neuf ans, semé la terreur dans les campagnes, détruisant
les villages, assassinant les hommes, enrôlant les femmes comme esclaves
sexuels et les enfants comme guerriers, puis qui ont finalement attaqué
la capitale, Freetown, coupant les mains, les pieds et les oreilles des
habitants. Des hommes dont le jeu était d'offrir à leurs
victimes le choix entre « manches longues » et
« manches courtes », entre une mutilation à
l'épaule ou au coude.
Il
est clair aujourd'hui que cette amnistie était aussi une erreur
politique. Les rebelles, sûrs de rester impunis, ont continué
à commettre des crimes, à violer des femmes, à détourner
les richesses diamantifères, à se comporter en maîtres
absolus d'un pays terrorisé. Le signal d'un virage politique fut
la prise en otages de 500 casques bleus de l'ONU au mois de mai. On peut
regretter que ce soit un acte de guerre somme toute assez banal en comparaison
des horreurs vécues par les SierraLéonais qui ait sonné
le réveil des Occidentaux. Le résultat est cependant bénéfique.
Les diplomates reconnaissent qu'en choisissant l'amnistie, ils se sont
trompés. Ils devraient profiter de ce sursaut pour réfléchir
aux après-guerres au Burundi, au Congo-Kinshasa et ailleurs, dans
tous ces pays qui n'ont pas l'honneur de compter comme chef de guerre un
Milosevic, un ennemi de l'OTAN, mais qui n'en désirent pas moins
briser le cercle vicieux de l'impunité.
Le
Monde daté du mercredi 16 août 2000
