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Editorial


 

Juger les crimes de guerre

Mis à jour le mardi 15 août 2000
 


L'IDÉE d'une justice internationale continue son chemin. Il y a dix jours, les juges de Santiago levaient l'immunité du général Augusto Pinochet, au terme d'une vaste procédure lancée par un juge espagnol avant d'être relayée in fine par les Chiliens eux-mêmes. Lundi 14 août, ce sont les diplomates du Conseil de sécurité de l'ONU qui ont décidé, à l'unanimité, la création d'un tribunal spécial pour la Sierra Leone, un pays secoué depuis neuf ans par une atroce guerre civile et oublié du monde.

La Sierra Leone symbolise depuis l'accord de Lomé de juillet 1999 une défaite majeure de la lutte contre l'impunité. Trois mois après avoir salué l'inculpation du dictateur serbe Slobodan Milosevic pour « crimes contre l'humanité » durant la guerre du Kosovo, les diplomates occidentaux ont défendu ardemment l'amnistie décidée pour les crimes de guerre perpétrés par les chasseurs de diamants de ce pays d'Afrique de l'Ouest. Ces diplomates, notamment américains et britanniques, ont commencé à évoquer des amnisties pour le Burundi, le Congo-Kinshasa et d'autres pays engagés dans des processus de paix chaotiques.

L'idée qu'il faut choisir entre la justice et la paix était alors au centre des négociations à travers le monde. Elle était vécue par les défenseurs des droits de l'homme comme un recul brutal, après la création du tribunal pour l'ex-Yougoslavie en 1993, puis, en 1994, de la cour chargée de juger les responsables du génocide des Tutsis du Rwanda.

L'amnistie en Sierra Leone était de toute évidence une défaite morale. Elle assurait l'impunité à des hommes qui ont, durant neuf ans, semé la terreur dans les campagnes, détruisant les villages, assassinant les hommes, enrôlant les femmes comme esclaves sexuels et les enfants comme guerriers, puis qui ont finalement attaqué la capitale, Freetown, coupant les mains, les pieds et les oreilles des habitants. Des hommes dont le jeu était d'offrir à leurs victimes le choix entre « manches longues » et « manches courtes », entre une mutilation à l'épaule ou au coude.

Il est clair aujourd'hui que cette amnistie était aussi une erreur politique. Les rebelles, sûrs de rester impunis, ont continué à commettre des crimes, à violer des femmes, à détourner les richesses diamantifères, à se comporter en maîtres absolus d'un pays terrorisé. Le signal d'un virage politique fut la prise en otages de 500 casques bleus de l'ONU au mois de mai. On peut regretter que ce soit un acte de guerre somme toute assez banal en comparaison des horreurs vécues par les SierraLéonais qui ait sonné le réveil des Occidentaux. Le résultat est cependant bénéfique. Les diplomates reconnaissent qu'en choisissant l'amnistie, ils se sont trompés. Ils devraient profiter de ce sursaut pour réfléchir aux après-guerres au Burundi, au Congo-Kinshasa et ailleurs, dans tous ces pays qui n'ont pas l'honneur de compter comme chef de guerre un Milosevic, un ennemi de l'OTAN, mais qui n'en désirent pas moins briser le cercle vicieux de l'impunité.

Le Monde daté du mercredi 16 août 2000