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Les périls du partage du pouvoir au Burundi Lundi 19 novembre 2001 (LE MONDE) |
Le chef de l'Etat rwandais, Paul Kagamé, l'un des cinq présidents africains à avoir assisté, le 1er novembre au Burundi, à la cérémonie d'investiture d'un "gouvernement de transition et d'union nationale", a dû se poser des questions : dans ce pays jumeau du sien, composé, comme le Rwanda, d'une minorité tutsie d'environ 15 % et d'une majorité hutue de quelque 85 %, un partage du pouvoir sur une base ethnique reconnue, voire revendiquée comme monnaie d'échange politique, s'est mis en place. Or, au Rwanda, conséquence du génocide en 1994, la seule mention de l'appartenance ethnique passe pour le péché originel de la "mentalité génocidaire". La même communauté internationale, qui se félicite au Burundi d'un partage! du pouvoir sur la base de quotas ethniques, sanctifie au Rwanda l'impossibilité de démocratiser le régime post-génocide.
L'architecte du processus de paix au Burundi, Nelson Mandela, est au-dessus de tout soupçon. L'ancien président sud-africain s'est dépensé sans compter, au mépris de sa santé, pour que le pays, plongé depuis huit ans dans une guerre civile meurtrière, réussisse, lui aussi, le "miracle" qu'a vécu, largement grâce à Mandela, le pays de l'apartheid. Mais c'est là peut-être le nœud du problème : fixé sur un pouvoir accaparé par une "minorité" aux dépens d'une "majorité", le Prix Nobel de la paix a transposé au Burundi une matrice fondée, chez lui, sur des critères raciaux, au risque de rendre les Burundais plus " ethnistes" qu'ils ne le sont.
Nelson Mandela est parvenu, au bout de deux ans, à faire signer, le 28 août 2000, à Arusha, en Tanzanie, le pouvoir burundais et son opposition, hutue comme tutsie, un "accord de paix et de réconciliation". Celui-ci repose sur un système de quotas dans la redistribution du pouvoir, destiné à éviter qu'un mouvement de balancier trop violent n'embrase à nouveau le Burundi.
Le partage du pouvoir est une aventure risquée dans ce pays où les Tutsis ont gardé, presque sans interruption depuis l'indépendance, la haute main sur le gouvernement, source de prébendes, et sur l'armée, l'assurance-vie de la minorité. La seule tentative de remise en cause de ce monopole s'est soldée, en 1993, dans un bain de sang. Lors des premières élections pluralistes, organisées par l'ancien et l'actuel président Pierre Buyoya, un putschiste récidiviste mais aussi partisan d'une "ouverture démocratique" au profit des Hutus, une déferlante avait amené au pouvoir un Hutu, Melchior Ndadaye. Débordé par des extrémistes dans ses rangs, qui estimaient que leur "tour de manger" était venu, et combattu par des Tutsis nostalgiques d'un pouvoir sans partage, le premier président burundais démocratiquement élu était condamné à brève échéance.
Au bout de cinq mois, son assassinat par un groupe d'officiers a précipité le pays dans l'abîme, en déclenchant des massacres de Tutsis qualifiés d'"actes de génocide" par les Nations unies, et aussitôt suivis de contre-massacres par l'armée. Ces tueries, dont le bilan, jamais établi avec précision, avoisinerait la centaine de milliers de morts, ont débouché sur l'actuelle "guerre civile" entre rebelles hutus et l'armée à dominante tutsie. Huit ans plus tard, son bilan, toujours flou, dépasserait 250 000 morts.
"ÉTAPE DÉTERMINANTE"
La transition qui s'est ouverte le 1er novembre, qualifiée par le Quai d'Orsay – dans un concert de louanges universel – d'étape déterminante vers la réconciliation nationale", sera dirigée pendant dix-huit mois par le président Buyoya, tutsi, puis pendant une période équivalente par son actuel vice-président hutu, Domitien Ndayizaye. L'attribution de vingt-six portefeuilles gouvernementaux, douze – dont la défense et les finances – revenant à des Tutsis, et quatorze à des Hutus, marque le début d'une complexe arithmétique quotataire. Des négociations sont en cours pour aboutir à la composition du Sénat, où 50 % des sièges sont réservés aux Hutus, et à celle de l'Assemblée nationale, où ils disposeront de 60 %...
Y a-t-il lieu d'applaudir un "événement historique pour l'Afrique", comme l'a affirmé Nelson Mandela ? Ou faut-il, au contraire, redouter un nouveau "piège ethnique" au Burundi ? Ceux qui y font la guerre ont déjà répondu à la place de ceux qui la subissent. La rébellion hutue a refusé de signer un cessez-le-feu, escomptant obtenir plus que leur intégration dans une armée réformée, dont "seulement" 50 % des effectifs doivent revenir aux Hutus. Elle réclame 85 % de tous les postes. Depuis l'investiture du gouvernement paritaire, la guerre civile a redoublé d'! intensité.
Va-t-on pousser jusqu'à l'absurde le principe d'une arithmétique "identitaire", arbitraire par... nature ? Le risque est réel de cimenter plutôt que de neutraliser, voire d'exacerber comme jamais auparavant, les divisions communautaires, démagogiquement présentées comme "divisions ethniques". Le problème est d'autant plus aigu que le Burundi est un pays ruiné, dont les ressources, déjà épuisées par des sanctions économiques contre-productives, entre juillet 1996 et janvier 1999, souffrent par la chute continue des cours du café, qui représente 80 % des recettes d'exportation du pays.
Une réunion de bailleurs de fonds, organisée en décembre 2000 à Paris, s'était conclue par la promesse de 440 millions de dollars d'aide, si l'accord de paix d'Arusha était appliqué. Aujourd'hui, Nelson Mandela voudrait que ce montant soit doublé. Mais les pays riches pourront-ils "acheter" la paix au Burundi et y éviter un dérapage fatal, dans dix-huit mois, quand le tour viendra à un Hutu de devenir président ?
Les seules certitudes ne sont guère des consolations. D'abord, à coup sûr, ce n'est pas la "force de protection africaine" – dont l'avant-garde sud-africaine est déjà arrivée à Bujumbura, en attendant des contingents nigérian, ghanéen et sénégalais – qui viendra au secours de la population. Au prix exorbitant de 86 millions de dollars par an, ces soldats ne doivent servir que de gardes du corps aux hommes politiques rentrés d'exil. Ensuite, bien plus grave, la communauté internationale n'est pas même à la recherche d'une troisième voie, entre les calculs tribaux auxquels elle souscrit au Burundi et l'aveuglement devant la négation intéressée de l'"ethnisme" qu'elle légitime au Rwanda voisin.
Jean-Philippe Rémy et Stephen Smit
