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Le génocide entre aux assises
REPORTAGE COLETTE BRAECKMAN, envoyée spéciale au Rwanda
Depuis sept ans, les Rwandais, confrontés aux séquelles du génocide, à la nécessité de reconstruire leur pays et de rebâtir l'identité nationale, se sont souvent sentis bien seuls. Mal compris, mal soutenus. Alors que le crime commis ici, où 800.000 citoyens ont été massacrés en cent jours, devrait concerner l'humanité toute entière, rendre chaque être humain solidaire de la justice qui doit être rendue au nom des victimes.
La Belgique, seul pays occidental dont le Premier ministre se soit rendu à Kigali pour demander pardon au peuple rwandais pour cause d'abandon (quand les Casques bleus ont été rappelés), sera aussi le premier au monde à démontrer qu'en cas de crimes contre l'humanité, la justice ne connaît pas de frontières.
C'est pour cela que quatre Rwandais, Alphonse Higaniro, Vincent Ntezimana, Consolata Mukangango (sœur Gertrude) et Julienne Mukabutera (sœur Marie Kisito) comparaîtront dès mardi devant la cour d'assises de Bruxelles, où douze citoyens seront appelés à se prononcer sur des faits qui ont eu lieu à 6.000 kilomètres d'eux, mais qui ne leur sont pas étrangers puisque dans les cas de génocide, c'est la condition humaine dans sa totalité qui est atteinte.
Si en Belgique, déjà, le caractère exceptionnel et exemplaire de ce procès d'assises, qui pourrait durer deux mois, devra être expliqué, au Rwanda, la pédagogie sera plus difficile encore. Pourquoi les prévenus n'ont-ils pas été rapatriés au Rwanda ? Car vue d'ici, c'est à plusieurs niveaux que la justice avance, patine, s'enraie et se prépare à redémarrer l'automne prochain avec la « gacaca », ou justice communautaire, qui sera rendue de manière participative sur les collines. Déjà, aux yeux de l'opinion, Arusha, ville de Tanzanie où siège le Tribunal pénal international pour le Rwanda, c'est bien loin, et chacun en retient surtout le fait que les principaux concepteurs et responsables du génocide, déjà condamnés ou en instance de procès, y vivent dans des conditions matérielles qu'envient la plupart des Rwandais.
Quant à la Belgique, beaucoup se demandent pourquoi les prévenus n'ont pas tout simplement été rapatriés au Rwanda C'est pour cela que Gasana Ndoba, président de la Commission nationale des droits de l'homme, a fait le voyage à Butare, la ville dont sont originaires les quatre prévenus et où se sont déroulés les faits incriminés.
Dans le grand auditorium de l'université, il a expliqué aux étudiants, mais aussi aux témoins qui se préparent à venir en Belgique, que le TPIR s'est désisté au profit des tribunaux belges, qu'il n'existe pas de traité d'extradition entre le Rwanda et la Belgique, et qu'en vertu de la loi belge dite de juridiction universelle, votée en 1993, les tribunaux de ce pays peuvent désormais se prononcer sur des crimes de génocide commis à l'autre bout du monde.
Dispersés dans la grande salle, les étudiants prenaient des notes, posaient des questions comparant la justice belge et le droit rwandais, s'interrogeaient sur d'éventuelles réparations auxquelles les victimes pourraient prétendre, sur la qualification des jurés belges, sur la personnalité des 51 témoins rwandais qui feront le voyage.
Arrivées les premières, bien avant les officiels, les femmes de Sovu s'étaient serrées comme une grappe de raisins sur les deux premières rangées. Ces paysannes, des Hutues dont les maris tutsis ont été tués, avaient vainement demandé aux religieuses de les abriter en 1994 et certaines d'entre elles avaient été laissées pour mortes dans le garage auquel les Interhahamwe (les milices hutues, bras armé du génocide) avaient fini par mettre le feu. A quelques jours du grand départ pour la Belgique, elles ne perdaient pas un mot des échanges d'arguments juridiques et ouvraient de grands yeux lorsque furent projetées, en guise d'introduction, des images montrant les religieuses inculpées sorties du monumental palais de justice de Bruxelles. Soudain, Domitila déposa son bébé sur les genoux de sa voisine, serra bien fort son pagne et se dirigea bravement vers le micro. Cette femme, qui n'a jamais fait le voyage de Kigali, mais qui est bien décidée à dire sa vérité aux jurés belges, déconcerta Gasana Ndoba et le doyen de la faculté de droit par ses questions précises : Qui va garder mon enfant et le nourrir pendant que je serai en Belgique ? Fait-il froid là-bas, mon pagne de coton suffira-t-il ? Je n'ai pas de valise ni de sac... Pendant qu'elle parlait, d'une voix de plus en plus ferme, ses compagnes regardaient leurs pieds nus ou chaussés de sandalettes de caoutchouc, leurs vêtements très propres mais élimés jusqu'à la corde et se serraient les unes contre les autres, comme pour, déjà, se réchauffer. Gasana Ndoba leur répondit que son association « Justice sans frontières » veillerait à les encadrer, qu'elles seraient logées, nourries, aidées sans doute, bref, que tout irait bien, qu'elles ne devaient pas avoir peur.
Plus tard, nous apprîmes que la Croix-Rouge de Belgique prévoyait de leur donner 15.000 francs rwandais chacune (1.500 FB) pour qu'elles puissent acheter quelques articles nécessaires au voyage, une somme qui même au Rwanda, ne permet pas d'acheter un sac, des chaussures et un pagne...
Malgré la conférence à l'université, organisée en dernière minute, l'état d'impréparation des principaux témoins rwandais est évident, malgré leur détermination. Tout indique que c'est sur le tard, au moment où les journalistes ont commencé à affluer à Butare, que le Rwanda a pris conscience de l'importance de l'enjeu, du fait que le procès d'assises qui sera mené en Belgique représentera une première mondiale, un précédent qui inspirera peut-être d'autres pays où de présumés génocidaires se sont installés en espérant ne jamais être rattrapés par leur passé.··
