L’aboutissement de la dialectique « bourreau-victime » par Mandela ou la consécration du génocide dans les mœurs politiques au Burundi

 Par E.A. NAHAYO

 

                L’idéologie du génocide a trouvé le terrain d’expérimentation et un noyau d’expansion en Afrique centrale dans les ex-colonies belges. Plus de trente ans ont servi d’inoculation de cette idéologie dans cette région et les nouveaux prosélytes ont pu s’en approprier avec brio en si peu de temps et ils l’ont mise à l’épreuve avec efficacité pour la première fois au Rwanda.

 

                Les concepts et les outils employés étaient si simples que les propagateurs de la nouvelle foi n’avaient pas de difficulté. Le missionnaire et le colon ont enseigné que le gentil Hutu a été asservi depuis la nuit des temps par le méchant conquérant Tutsi alors que les deux groupes vivaient les mêmes conditions sociales, économiques et politiques. Tous les moyens ont été déployés pour faire assimiler cette catéchèse aux relents raciaux.

 

                L ‘aboutissement de ce racisme tropical a été pour la première fois l’extermination des Batutsi au Rwanda en novembre 1959 avec la « révolution sociale » de la « Toussaint rwandaise ». Des Hutu du Burundi iront rapidement à cette école dite de Kayibanda et plus tard de Habyarimana. A plusieurs reprises, ils ont tenté l l'expérience rwandaise mais, le charisme du prince Louis Rwagasore, père de l’indépendance nationale empêchera le succès du macabre. Après sa mort, les portes seront ouvertes aux fidèles du panhutisme : 1965, les héraults du racisme tropical feront triompher l’idéologie génocidaire au Burundi en faisant massacrer des Tutsi à Busangana, en province Muramvya ; 1972, le succès ira au-delà d’une province pour embraser presque tout le sud du pays ; 1988, les panhutistes du Palipehutu extermineront près de ¾ de la population Tutsi dans deux communes du Nord du Burundi (Ntega et Marangara) ; 1991, une répétition plus modernisée (sous les allures d’une rébellion) de la « solution finale » à la question des Batutsi du Burundi fut tentée à Cibitoke et Bubanza ; octobre 1993 à ce jour, on assiste à l’extermination des Batutsi du Burundi par des organisations panhutu bien structurées et bien écoutées en Occident comme si la disparition des Batutsi allait naturellement dans la droite ligne du démantèlement des frontières à la mondialisation en vogue aujourd’hui.

 

Le Burundi vit aujourd’hui une période particulière de son histoire : On tue au nom d’une idéologie raciste combattue partout au monde, et les tueurs reçoivent main forte de certains Etats modernes et leur crime est compris, toléré, encouragé et expliqué. L’heure est à la dérive ethnique la plus compréhensible aux yeux de la nébuleuse communauté internationale : le tueur est compris et la victime vilipendée. La victime n’a d’autre choix que de négocier un modus vivendi avec son bourreau dans un système réglé à sa guise et dans lequel la victime n’a de vie qu’une survie momentanée, prête à être révisée à tout moment. C’est l’aboutissement de la dialectique « bourreau-victime » qu’évoquait Jean-Philippe Schreiber dans un article « La mémoire du crime contre le lit de l’oubli », publié dans Golias no 48-49, Eté 1996.

 

Alors que Nuremberg reste de vive mémoire chez les chantres de la démocratie occidentale et que les nazis restent toujours traqués sans merci partout où ils se trouvent, au Burundi, les auteurs de crimes contre l’humanité et de génocide sont considérés comme des héros. On les supplie, on les cajole et on cautionne moralement leurs actes aussi abjects que ceux commis par les nazis sous Hitler.

 

Au Burundi, des hécatombes perpétrés par les militants du panhutisme (Palipehutu, Frodebu, Frolina, CNDD, MRND, etc) à l’instar  de celles de Kibimba, Butezi, Rutegama, Ryansoro, Teza, Bugendana, Buta, etc ne posent aucun problème de conscience ni aux leaders de ces organisations, ni à une certaine classe politique burundaise, ni à Mandela. Pour tout ce monde, c’est un processus de libération alors qu’il s’agit d’un carnage d’une population soigneusement sélectionnée pour son appartenance au groupe ethniqueTutsi en vue d’être abattue. Les Tutsi peuvent totalement être exterminés que cela ne boulverse la conscience de personne. Ils doivent se soumettre à la dialectique du « bourreau-victime » et la communauté internationale est là pour les y obliger. Les négociations d’Arusha sont menées dans cette logique.

 

Nyerere hier, Mandela aujourd’hui procèdent par le même raisonnement. Les groupes terroristes génocidaires dits rebelles ont le plaisir de brandir le chantage d’exterminer les « irréductibles Tutsi » qui ne veulent pas se soumettre à la raison du numériquement plus nombreux. Les négociations d’Arusha sont une pure et simple application de la « sagesse de la chèvre et le chou ».

 

Ici et là, du président de la République aux leaders du puissant Occident en passant par les nègres de service de la région et Mandela, on demande aux rescapés du génocide en cours de rester sereins devant la menace génocidaire. Si le Frodebu a tué les gens en octobre 1993, si le Palipehutu s’evertue à « viabiliser l’espace vital hutu » en massacrant des gens depuis 1988, si le CNDD et le Frolina rivalisent dans l’extermination des Tutsi et des Hutu qui refusent leur idéologie, c’est aux victimes de s’expliquer ou venir à Arusha se faire admonester par le discours sur la démocratie. Si demain toutes ces organisations refont la même chose, c’est toujours aux victimes d’expliquer pourquoi ils sont ce qu’ils sont.

 

Bref, le chou est invité à rester serein devant la chèvre et Mandela proclame l’harmonie sans condition alors que la réalité est autre. Si la chèvre a mangé le chou, c’est à ce dernier de s’expliquer. Si demain elle le mange encore, c’est encore à lui d’expliquer l’exubérance arrogante de ses feuilles qui attisent l’appétit de la chèvre.

 

Mandela vient de bien traduire la dialectique « bourreau-victime » par sa visite à la prison de Mpimba et par son triste discours qui va tout droit au cœur de la « sagesse de la chèvre et du chou ». Les bourreaux d’octobre 1993 comme les ex-gouverneurs de province de Muyinga et Bujumbura rural, les bourreaux de Teza, etc ont fait leur devoir de militant du Frodebu. Ils s’insurgent auprès de Mandela contre la situation carcérale dans laquelle ils se trouvent alors qu’ils ont tué des « cancrelats » insoumis à la volonté populaire comme si les bébé Tutsi pillés par ces mêmes militants étaient des rebelles qui avaient tué Ndadaye. Pour ces militants, ces bébés, ces femmes, ces enfants, etc, ont été tués pour leur arrogance et pour leur insoumission.

 

Et Mandela de crier au scandale. Pour lui ces gens ne devaient pas être à Mpimba, prison qu’il qualifie d’unique au monde et où l’on mange une fois par jour, oubliant que même les gens libres – Hutu et Tutsi pour respecter la mécanique vulgate des quotas- ne mangent pas souvent plus d’une fois par jour. Ce sont des prisonniers politiques injustement incarcérés alors qu’ils faisaient la politique. Aux victimes d’expliquer comment les tuer n’entre pas dans l’exercice politique. Elles  sont intimées l’ordre d’aller à Arusha pour mieux l’expliquier, s’ils n’y vont pas, ils peuvent subir le même sort. Monsieur Mandela n’a pas daigné au moins demander que les concepteurs et commanditaires du génocide soient à la place des exécutants et que ces derniers puissent être libérés.

 

Les génocidaires détenus à Mpimba n’ont eu que du vent en poupe grâce à l’absolution de leurs crimes par Mandela. Ils peuvent recommencer demain comme leurs confrères continuent à le faire aujourd’hui sans s’inquiéter. Par ailleurs, ils ont appris à ne pas hésiter si le devoir de parti le commande. Ainsi, l’organe d’expression du parti Frodebu, L'AUBE, le faisait remarquer dans une de ses livraisons de 1994 en rappelant que le 'peuple burundais' ( les hutu ) a compris ce dont il était capable et que s'il était question de le refaire, il le referait. Et d'ajouter que le ressort qu a longtemps été comprimé finit par céder faut éviter que cela ne se répète. Bref, ces génocidaires pour lesquels Mandela réclame l'amnistie sont à même de reprendre car le parti Frodebu pour lequel ils ont commis le génocide est toujours là pour enseigner le génocide.

 

 

En définitive, les négociations d’Arusha qui sont sur le pieds de se conclure constituent l’aboutissement ultime de la dialectique « bourreau-victime ». Les génocidaires viennent d’avoir gain de cause et ont le plaisir de poursuivre leur sale besogne qu’ils peuvent programmer sans inquiétude. Les victimes n’ont d’autre choix, ni moyens de s’en sortir ou de s’en accoutumer. Mandela vient de consacrer le génocide dans les mœurs politiques au Burundi en qualifiant les génocidaires détenus à la prison centrale de Mpimba, de prisonniers politiques. Les victimes sont sommées d'expliquer pourquoi ces Genocidaires sont à Mpimba au lieu d'avoir gain de cause et exiger les réparations. C'est affligeant pour le Burundi et honteux pour l'humanité.