|
|
http://www.cbinf.com/netpress.bi
UN PROJET DE PAIX QUI N'ARRANGE PERSONNE.
Par E.A. NAHAYO.
Le 20 juillet 2000, toutes les organisations membres du G7 se disaient prêtes à signer "le projet d'accord d'Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi". Du côté Tutsi, ce fut l'émoi et on a crié au scandale. Seuls les partis PARENA et ABASA se disaient satisfaits de ce projet qui semble arranger le camp hutu qui paraît être le meneur des négociations. A la lecture du projet, on a l'impression que le camp tutsi était absent lors de ces négociations. Et d'ironiser dans les milieux hutu que les Tutsi étaient allés se prélasser durant deux ans à Arusha, une ville qui ne manque pas de curiosités à distraire les pauvres Tutsi.
Tout en paraissant comme un "draft" taillé à la mesure de l'ultra-hutisme et par là, arrangeant le camp hutu, ce projet risque de tout compromettre et de n'arranger ni les Hutu ni les Tutsi. Outre qu'il est déséqulibré, il se fonde sur des ressentiments graves et il est guidé par la revanche sur une certaine histoire dont personne ne veut assumer pour mieux orienter l'avenir. En plus de cela, le projet d'accord jette les bases d'une nouvelle frustration qui risque de s'accélérer au point de compromettre la paix qu'il prétend rechercher.
Du côté tutsi.
Les 5 protocoles que comprend le projet d'accord suscitent la provocation, la frustration, la culpabilité et la révolte. Toutes ces réactions sont dues à deux facteurs essentiels : on en veut aux négociateurs Tutsi et à la médiation. Ensuite, on se dit menacé par le triomphalisme des ultra-hutu qui viennent de décrocher l'occultation totale du génocide.
La provocation et la frustration.
Le projet d'accord a été perçu comme une provocation et une source de frustration. En effet, le camp ultra-hutu est parvenu à décrocher la reconnaissance de ses revendications d'occulter le génocide par des moyens légaux mais aussi de bien le poursuivre par les mêmes moyens. Les négociateurs avaient fait miroiter aux Tutsi que Arusha est un cadre approprié pour mettre au pilori les génocidaires en prenant à témoin le monde entier; c'est du moins l'argument qu'ils avaient avancé quand Arusha a commencé. Cela n'avait pas convaincu beaucoup de gens. La légitimité d'Arusha était de faire convaincre le monde entier du danger qu'est le génocide contre la minorité tutsi au Burundi et dans la région. Le résultat a été le contraire et le génocide a été complètement occulté à Arusha. C'est cela qui est provocant et frustrant et qui transforme la victime en coupable au point de le pousser à la révolte.
La culpabilité et la révolte.
Le draft d'accord tel qu'il est présenté, culpabilise toute une ethnie de façon insidieuse. Les différents protocoles donnent une trop forte place au G7 qui est assimilé aux Hutu. Ils balisent bien le parcours du Hutu au point d'oublier que des Tutsi existent et qu'ils peuvent prétendre un jour à la magistrature suprême. Les institutions prévues sont toutes déséquilibrées en faveur des Hutu pour bien venger une certaine histoire dont les Tutsi seraient responsables. Ils sont ainsi culpabilisés comme si tous les Tutsi étaient là pour porter la responsabilité de l'histoire. Le projet d'accord incite à court et à moyen termes à la révolte les Tutsi. Ils peuvent même réagir immédiatement si bien que ni les Hutu, ni les Tutsi n'y trouveraient leur compte.
Dans le contexte actuel, concevoir un gouvernement composé à plus de 60% des ultra-hutu du G7 responsables des pogroms de Kibimba, Butezi, Teza, Bugendana, Buta, etc., est révoltant. De même, reconduire l'Assemblée Nationale de 1993 avec ses anciens éléments qui sont aujourd'hui au maquis est un appel à la révolte et à la vindicte populaire. Imaginez-vous des hommes comme Nyagoma, Kirara, Richard Nimbesha, Cassien Bucumi, Nephtalie, ... etc., en train de légiférer pour les rescapés de Teza, Butezi, Bugendana, Buta, etc., c'est méconnaître que ces gens ont une mémoire.
La souveraineté nationale compromise.
Le projet d'accord est un signe éloquent de ce que peut être la déchéance d'une Nation. Les Tutsi se disent trahis au moment où les ultra-hutu trouvent en la soumission de notre pays sous la tutelle étrangère comme un gage sûr pour parvenir à leur but : l'extermination totale des Tutsi. Les ultra-hutu du G7 se disent satisfaits parce que le pays ne sera plus dirigé par des Tutsi qu'ils considèrent moins légitimes que les étrangers de la Commission d'Application qui vont diriger réellement le pays.
Tout cela va compromettre l'accord de paix que l'on voudrait imposer aux Barundi. Des attitudes comme celles-là ne sont pas de nature à créer un environnement de paix sociale. Le risque est grand que le pays court la catastrophe de la conflagration totale. Ni les ultra-hutu qui se disent satisfaits de l'accord, ni les Tutsi qui se considèrent comme victimes de cette situation ne trouvent leur compte dans ce projet d'accord.
Du côté hutu.
Le projet d'accord a aiguisé le triomphalisme et le délire du côté hutu et surtout chez les ultra-hutu. Mais les Hutu réalistes ont eu peur. En effet, les négociateurs hutu d'Arusha ont pu décrocher l'ultime occultation du génocide dont ils sont responsables. Ils ont même réclamé de signer le projet d'accord dès le 20 juillet 2000.
Pourtant ce projet de paix présente beaucoup de dangers pour les Hutu comme pour les Tutsi. Il n'arrange ni les uns ni les autres. Il donne trop de pouvoirs aux Hutu qu'ils retirent aux Tutsi pour la simple raison d'être Hutu ou Tutsi. Le projet donne l'impression que seul le Hutu a droit au pouvoir et à la place au soleil dans ce pays. Tout cela frustre les Tutsi qui s'estiment victimes d'une exclusion négociée et consentie par ceux qui se targuent d'être leurs représentants. Leur frustration peut aboutir à une fuite en avant qui engendrerait les mêmes effets qu'en 1993.
Le projet blanchit les responsables du génocide et les institutions vont être dominées par les responsables des atrocités comme celles de Kibimba, Butezi, Teza, Buta, etc. Ce sont eux qui vont donner des leçons de morale et de civisme à une population meurtrie par ces ultra-hutu. Le résultat de tout cela est le refus de se plier à leur diktat. La guerre peut ainsi se poursuivre et les leaders ultra-hutu peuvent redoubler d'ardeur dans l'extermination des rescapés d'aujourd'hui à l'aide des institutions qu'ils domineront. Mais on ne sait pas qui en sortira vainqueur ou vaincu.
Les ultra-hutu seront tentés de poursuivre le génocide entamé depuis plusieurs décennies. Le stade le plus avancé de ce génocide étant l'acquisition des moyens légaux par l'accord d'Arusha. La poursuite du génocide entraînera nécessairement la résistance des Tutsi. L'aboutissement pouvant être une implosion totale du pays.
En définitive, un projet d'accord aussi déséquilibré comme celui proposé le 17 juillet 2000 n'arrange personne. En attisant le triomphalisme et le délire chez les ultra-hutu, il produit une réaction de même intensité dans le camp tutsi si bien que l'application de l'accord sera compromise. Au bout du compte, l'accord de paix qui penche en faveur des uns les défavorise en même temps, du fait qu'il est difficile de l'appliquer.
Il faut donc que les négociateurs et la facilitation soient réalistes et revoient leur copie. Cela permettrait d'aboutir à un accord équilibré qui ne soit pas interprété comme une défaite ici et une victoire là-bas. La meilleure façon de réaliser cet accord étant de mettre en avant la lutte contre l'impunité : exclure des futures institutions les responsables du génocide.
Dans le cas contraire, les victimes
désignées du génocide doivent rester vigilants et
entamer une résistance active contre un accord qui occulte le génocide.
Ils doivent montrer au monde entier que les responsables du génocide
qui vont dominer les futures institutions doivent d'abord être bannis
partout. Que toute amnistie fait davantage le lit du génocide et
non de la paix. Les Hutu et les Tutsi doivent donc se rendre compte qu'un
accord déséquilibré n'arrange personne.