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LAISSEZ PASSER LE TRAIN “TRANSITION”

Par Ambassadeur Frédéric Ndayegamiye, ex-candidat indépendant à la présidence de transition, Membre du Parlement Burundais (en exil au Canada). 

Le train «Transition-Burundi » ne transporte pas une cargaison dangereuse ni des déchets nucléaires. Il n’en est pas moins vrai qu’il est hautement inflammable, que l’équipage est soit inexpérimenté et ou incompétent, que le contenu est extrêmement fragile, cependant explosif. Il est donc recommandé à tous les manutentionnaires de manier avec soin et délicatesse, et particulièrement aux politiciens de ne pas poser des mines sur le rail : de laisser le train partir. Mais pour que ce train puisse prendre le départ de façon sûre, une grosse barrière doit être levée : un cessez-le-feu permanent entre l’armée gouvernementale et la rébellion armée. C’est là une condition sine qua non avant la mise en place des institutions de transition.

1. « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » 

Le couple Buyoya-Ndayizeye n’a pas eu besoin de courir pour gagner. La compétition, à laquelle je m’étais inscrit, n’a pas eu lieu faute de règles du jeu. Il faut le dire aussi : rares sont les concurrents positionnés à Arusha qui souhaitaient vraiment se mesurer aux  autres. Ä l’exception du courageux et pragmatique Ambassadeur Nsanze de l’Abasa, aucun autre leader parmi les négociateurs n’a eu le courage d’accepter la course au leadership inclusive, transparente et démocratique. Nos sincères félicitations à l’Ambassadeur Térence Nsanze ! 

L’arbitre désorienté n’a pas eu d’autre choix que sanctionner tous les coureurs par forfait, et de reconduire, non sans conditions, l’équipe sortante du partenariat. On ne saura jamais qui était le meilleur (meilleur projet de société). On ne saura pas non plus ni les forces ni les faiblesses des uns et des autres ni leurs accomplissements ; à l’exception bien sûr du bilan peu reluisant de l’équipe sortante du partenariat (pourtant reconduite) durant les six dernières années. J’ai bien parlé de reconduction de la même équipe car Ndayizeye et Bamvuginyumvira, c’est bonnet blanc, blanc bonnet. 

Il eût aussi été autant illusoire que politiquement insolent de remplacer le Major par le Colonel tel que le suggérait le groupe des huit. Le Burundi aspire à un gouvernement civil et démocratique, l’ère des coups-d’Etat, des dictatures militaires, et des pseudo-démocraties sous surveillance est dévolue. Pour diriger, les officiers de l’armée ou de la gendarmerie devront accepter leur sevrage de ces institutions en démissionnant. Nous voulons une armée nationale neutre qui est au service de tout gouvernement élu. Pas des élus au service de l’armée. 

2. Les Burundais ont les dirigeants qu’ils méritent 

J’aurais mieux fait de dire : « les négociateurs d’Arusha ont les dirigeants qu’ils méritent », car en réalité, les Burundais n’ont pas été associés à ce choix. La question est : les Burundais étaient-ils obligés de choisir entre la peste et le choléra ? Je réponds Non. Mais ils y ont été contraints par les négociateurs égocentriques et spéculateurs qui, se voyant mis au rancart par l’Arrêté Royal de Nelson Mandela, maintenant viennent pleurnicher et fourbir des armes, quitte à entraîner avec eux le Burundi entier dans leur descente sans parachute. Finie l’arrogance, finis les conciliabules pour des alliances contre nature, bienvenue la clarté.

Malgré nos interpellations, les négociateurs d’Arusha sont restés délibérément muets et ont entretenu la confusion sur des questions essentielles telles que : la constitution de transition et le mode de désignation du leadership de transition. Sur base de quoi allons-nous être gouvernés en l’absence d’une loi fondamentale ? 

Nous l’avions prédit et nous avions prévenu : la désignation d’un leader de transition représentant une partie en négociation ne ferait qu’empirer le mal en exaspérant les peurs, les méfiances, les désaccords entre signataires, et les frustrations (je vous renvoie à mon document envoyé au Médiateur en avril 2000 intitulé «Réflexions sur la gestion de la transition » publié sur le site Web géré par l’Agence des patriotes Burundais). Tout ce qui est entrain d’arriver était prévisible, et pourtant, les négociateurs ont été collectivement frappés de cécité politique (volontaire à mon avis). 

3. Dichotomie Hutu-Tutsi ou consécration de l’ethnisme 

Du début à la fin, les négociations d’Arusha ont été fondées sur l’ethnisme et ont engendré deux pôles antagonistes : un groupe G7 soi-disant représentant les Hutu et un groupe G10 soi-disant représentant les Tutsi.

Les conséquences dévastatrices d’une telle situation sont entre autres :

·      Un conditionnement psychologique des négociateurs à se comporter comme des mandataires d’une ethnie et à percevoir l’autre comme un ennemi à abattre au lieu d’un adversaire politique.

·      Des négociateurs rivalisant d’ardeur à poser des conditions et écrire des déclarations destinées à une clientèle ethnique, elle-même souvent  désabusée et prise en otage dans des ghettos ethniques. Beaucoup de Burundais ne se reconnaissent pas dans cette dualité mortelle.

·      La première qualité recherchée et exigée du Président de la République n’est plus la compétence ni l’intégrité, mais le fait ethnique d’abord (être Tutsi), et la qualité de militaire ensuite. Il en va de même pour le Vice-Président : c’est un Muhutu et cela suffit. Les acteurs Burundais ont été si convaincants que même le Médiateur a mordu à l’hameçon. En signant son décret, n’a-t-il pas suivi l’exemple des négociateurs ?

·      La création d’une armée composée 50% de Tutsi et 50% de Hutu. Qui va résoudre cette équation ? Le nouveau couple présidentiel peut-il nous en donner la primeur ? C’est une bombe qui peut exploser à tout moment. N’eut-il pas été plus sage de confier la question de composition de la future armée aux sessions de négociations sur le cessez-le-feu ?

·      L’accord d’Arusha a produit des vainqueurs et des vaincus, des triomphateurs et des frustrés : c’est tout le contraire du compromis politique que l’on était en droit d’attendre, un accord d’où tout le monde sort vainqueur, bref, un accord gagnant-gagnant. 

4. La souveraineté ? Il y a longtemps qu’elle s’est envolée ! 

L’Arrêté royal de Sa Majesté Nelson Mandela portant nomination d’un Président de la République du Burundi et de son adjoint a soulevé un tollé de protestations parmi les Burundais encore farouches défenseurs de leur souveraineté nationale. Je les comprends et les approuve totalement : notre fierté en tant que peuple, notre dignité légendaire, depuis la fondation du Royaume du Burundi par Ntare Rushatsi et l’éviction des esclavagistes de nos frontières par les Badasigana de Mwezi Gisabo, sont bafouées et piétinées.  Mais ce n’est pas la faute à Nelson Mandela. Ceux qu’il faut blâmer, ce sont les seuls négociateurs d’Arusha pour les raisons que voici :

·      Ils ont volontairement omis de prévoir dans les accords une constitution de transition et un mécanisme plus ou moins démocratique pour départager les candidats à la présidence ;

·      Placés devant leurs responsabilités, ils ont été incapables, onze mois durant, de s’entendre sur deux personnalités pour diriger le pays pendant la période de transition. Je parie qu’à la date d’aujourd’hui, ils seraient encore en palabres interminables et en conciliabules. Le peuple Burundais peut-il se permettre ce luxe effroyable et indécent qui consomme quotidiennement des vies humaines ? Ont-ils pensé aux déplaces et dispersés intérieurs qui pour certains vivent dans des conditions inhumaines depuis plus de sept ans ? Et les réfugiés qui pour la plupart attendent des conditions favorables à leur retour dans leur patrie depuis plus de trente ans ?

·      Le médiateur Nelson Mandela, tombeur du système ignominieux de l’apartheid, Prix Nobel de la paix et en âge senior, allait-il avoir une patience illimitée devant les tergiversations enfantines des négociateurs ? Ou bien s’attendait-on à ce qu’il déclare forfait et s’en aille à la retraite politique traînant derrière lui le boulet d’un échec et une humiliation qui allaient ternir son image de marque réputée mondialement ?

La souveraineté appartient au peuple Burundais

Parlant de souveraineté, ce malheureux épisode ne doit pas nous faire oublier que celle-ci appartient exclusivement au peuple Burundais. Et depuis près de cent vingt ans, elle lui a été  volée et usurpée à maintes reprises. En fait, elle s’est envolée depuis belle lurette. Cependant, le peuple l’a réellement exercée à deux bonnes rares occasions, prouvant à la face du monde qu’il sait ce qu’il veut et où il veut aller ; n’en déplaise à ceux qui le prennent pour idiot.

·       La première fois remonte au 18 septembre 1961 : sous la conduite éclairée de notre héros national de l’indépendance, le Prince Louis Rwagasore, le peuple Burundais opta massivement pour l’autodétermination et rejeta majestueusement le joug colonial. Élu Premier Ministre du Royaume du Burundi, une monarchie constitutionnelle, Le Prince est lâchement assassiné un mois plus tard sans avoir assisté au moment historique où nos vaillants soldats ont fièrement hissé les couleurs nationales du Burundi indépendant.

·       La deuxième fois, c’était le 1er juin 1993 : sous la houlette d’un autre leader charismatique et héros national de la démocratie, Son Excellence Melchior Ndadaye, le peuple Burundais se prononça de façon univoque et irréversible pour une République démocratique. Les Burundais ont repris en main leur destinée en désignant souverainement leurs dirigeants. Malheureusement, comme s’il y avait une conspiration antihéros au Burundi, le Président Melchior Ndadaye est à son tour lâchement assassiné le 21 octobre 1993, trois mois seulement après son investiture. Maudit soit le mois d’octobre ! 

Par contre, à maintes reprises, la souveraineté nous a été confisquée et d’autres forces se sont arrogées le droit de décider à notre place de notre destin. La colonisation fut une expérience dégradante et humiliante qui a été imposée à nos ancêtres par d’autres peuples. Mais aussi, des groupes de Burundais ont pris en notre nom sans mandat des décisions qui normalement sont du domaine du référendum ou des élections. Ainsi par exemple l’abolition de la monarchie et la proclamation de la République n’était pas une décision souveraine du peuple Burundais. Pas plus que l’avènement de la 2ème et de la 3ème Républiques. Pourtant, on nous les a toujours attribuées. Seule consolation : c’était au moins des Burundais !

Par ailleurs, qui a dit que la monarchie constitutionnelle était un mauvais système de gouvernement. Certes il avait ses défauts, mais tout est perfectible. Dieu seul sait si nous avons mieux vécu sous les républiques que sous la monarchie ! Sans être tendancieux ni révisionniste, je pense qu’il existe des exemples éclatants de succès démocratiques en contexte monarchique absolu ou parlementaire : l’Angleterre, la Belgique, la Jordanie, le Canada, l’Arabie saoudite, le Japon... 

Le défi aux politiciens : honorer la mémoire de nos héros

Ceux qui ont consenti le sacrifice suprême pour nous apporter la liberté, l’honneur et la dignité d’un peuple uni et debout méritent largement qu’on leur rende un vibrant hommage. Le premier avait dit «Votre satisfaction sera notre fierté », et le second « Votre jugement est sans appel ». Et ils nous ont légué chacun un précieux héritage  qu’il faut sauvegarder : l’indépendance nationale et la démocratie. 

Je laisse à chacun le soin de penser un seul instant au verdict qu’ils rendraient si par hasard ils revenaient se rendre compte de ce que nous avons fait de leur peuple, du parti politique qu’ils ont fondé, et du pays pour lequel ils ont versé leur sang ! Le défi est lancé à tous les politiciens : lequel d’entre nous va-t-il oser chausser leurs bottes et monter leur cheval de bataille pour apporter paix et réconciliation à ce peuple qu’ils aimaient tant ? Sommes-nous incapables de faire mentir la fameuse assertion du Médiateur Nelson Mandela quand il disait en février 2000 que « …Le problème Burundais repose sur le fait que ce pays a manqué de leadership susceptible de trouver une solution durable et préserver la vie des innocents…» ? 

Le Burundi cherche désespérément son troisième héros. Celui-ci devra venir avec un discours patriotique, rassurant pour tous et rassembleur, un discours qui ne crée de frayeur dans aucune des communautés ethniques du Burundi. Plus précisément, si dans ce discours on ne détecte ni Hutisme ni Tutsisme, ni régionalisme ni clanisme, là tous les Burundais s’y reconnaîtront et auront confiance. Un discours tel que celui que nous avons entendu en 1961 et en 1993. Il ne faut pas être un génie pour faire l’auto-diagnostic de vos écrits, vos déclarations et vos pamphlets. La réalité est dure et têtue : si vous pensez séduire en nageant à contre-courant, vous feriez mieux de vous raviser à temps. 

Il me semble autant inutile que contre-productif de brandir des scénarios apocalyptiques, de créer des fronts de refus ou de solliciter l’armée pour l’entraîner dans une autre aventure pernicieuse, une de trop. Arrêtez d’être des voleurs d’énergie et des forces corrosives : l’apocalypse n’arrivera que si vous lui donnez le droit d’atterrissage. Abandonnez les positions figées et belliqueuses de « si ce n’est pas moi, tout doit s’écrouler ». Un humble conseil : posez vos conditions  et préparez-vous à entrer dans les institutions de transition!

Choisir d’y être, c’est opter pour construire tout en avalant une pilule amère. Le sel est amer, mais on ne peut pas s’en passer. Et tout enfantement s’accompagne de douleurs. Choisir de bloquer le train de la transition, ce n’est pas s’opposer à Buyoya et Ndayizeye, mais plutôt prolonger les souffrances du peuple Burundais pour quelques pauvres dix-huit mois de règne, c’est ouvrir un autre front, c’est allumer un deuxième foyer d’incendie ; bref, c’est déclarer une autre guerre, comme si celle qu’on connaît n’était pas déjà de trop ! 

En tant que candidat à la présidence, j’ai choisi d’accompagner la transition pour m’assurer que mes valeurs et convictions politiques sont respectées, mais à deux conditions :

·       Il faut absolument un cessez-le-feu permanent entre l’armée gouvernementale et les armées rebelles avant la mise en place des institutions de transition. Il est exclu qu’un gouvernement de transition ait pour mission de faire la guerre.

·       Il doit être prévu dans la Constitution de transition un mécanisme clair, transparent et démocratique pour la désignation du leadership de la deuxième moitié de la transition. Nous serons présent pour garantir que ce ne soit plus un jeu de loterie.

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