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Editorial

Août 2001

 

Buyoya-transition: Mission impossible?

 

Réussira-t-il en 18 mois ce qu’il n’a pas réussi en 14 ans de pouvoir direct et indirect? En un mot, se forger une stature de grand homme d’Etat voire de héros national de l’envergure de Ntare Rushatsi, Rwagasore et Ndadaye? Le premier est héros de l’unification du pays, le second héros de l’indépendance, le troisième héros de la démocratie.

Ambition légitime, matière d’enfoncer une porte ouverte pour un homme qui vient de ‘sauver’ le Burundi de l’abîme pour la troisième fois en 14 ans! Et qui le ferait encore s’il avait à le faire, quelqu’en soit le prix, même le sacrifice suprême. Euphémisme, direz-vous, quand on sait que Rwagasore et Ndadaye ont payé de leur vie le prix de leur héroïsme.

La tâche semble a priori titanesque pour le major Buyoya, au regard des embûches qui se dressent sur son chemin.

Le major Buyoya hérite de son précedesseur, le major Buyoya, un bilan plutôt apocalyptique: une économie en déliquescence, un tissu social marqué par la fracture sociale et ethnique la plus profonde que la nation burundaise ait connue, un pays charcuté par 8 années de guerre, qui a  fait d’après les plus optimistes, 300.000 morts et 20% de toute la population comme sinistrés de guerre, etc... Rien d’étonnant donc que le dernier rapport du PNUD sur le développement humain classe le Burundi comme la lanterne rouge de cette humanité, le pays le plus damné de la terre, celui où il est le plus dangereux de vivre pour l’espèce humaine. Certes, il serait injuste de tenir Buyoya seul responsable de ce chaos, ses partenaires le sont aussi par action ou par omission.

Du côté politique, les fleurs ne sont plus guère plus roses. L’opposition tutsie d’abord considérée comme marginale, a pris progressivement de l’ampleur et a pu rallier certains courants forts de la société civile tutsie, à tel point que le ras-le-bol culmine de temps en temps en manifestations, boycotts ou protestations de tous ordres.  

Partenariat élargi

L’intronisation de Buyoya, au lieu d’être une part de la solution, est devenu une nouvelle part du problème burundais. Elle a plus pris l’allure d’un nouveau partenariat entre Buyoya et le Frodebu, simplement élargi aux petits parias d’hier, le Frolina et le Palipehutu-Karatasi, tant il est vrai que les autres acteurs politiques sont, soit en coalition avec l’Uprona ou le Frodebu, soit une émanation de ceux-ci. Bonnes intentions mais maigres résultats, tout au moins au stade actuel, au regard des ressources et du temps engloutis dans les négociations d’Arusha.

Différence de taille cependant: cette fois, ce n’est pas Buyoya mais Madiba Mandela qui fixe les règles de jeu et choisit les ‘key players’, notamment le vice-président Ndayizeye, dont on dit qu’il n’est vraiment pas du goût de Buyoya. A l’idée du cahier des charges du prochain gouvernement et au regard des frictions et des contradictions prévisibles, rares sont ceux qui osent parier sur les chances de réussite de ce gouvernement.

Quant à l’aspect militaire, deux tentatives de coup d’état en trois mois, même préparés avec l’amateurisme le plus béat, n’en sont pas moins révélateurs d’un malaise très profond derrière les barraques. Et le mot qui fait le plus peur à toute une ethnie est sur toutes les lèvres. Division. Ce que tout ce monde a toujours craint dans ce corps, véritable gardien des secrets de ce pouvoir que seule l’oligarchie dirigeante a eu le cynisme mais aussi la myopie politique d’exercer presque sans partage. Sans parler des nouvelles du front de cette guerre insaisissable, ou les rebelles tenus en marge des palabres d’Arusha, peuvent frapper n’importe où et n’importe quand. Rares sont aujourd’hui les militaires qui partent au front en chantant sur les véhicules de transport de troupes.

Retour à la case “unité” 

La destinée d’un grand homme d’Etat est de traduire un idéal  en son idée-force et en réalité quotidienne pour la grande majorité de ses concitoyens. Et là, le major Buyoya a encore une carte à jouer s’il désire être un grand homme d’Etat. Le thème de l’unité nationale aujourd’hui enterré avait pourtant fait son aura et peut encore créer son héros.

Le rapport de la commission nationale chargée de la question de l’unité nationale nomme les secteurs dits ‘sensibles’, où le major Buyoya aurait dû opérer non pas des peintures de façade, mais une véritable révolution. Ce sont les forces de sécurité, la justice, l’éducation. Et de nouveau le drame cornélien : attendre Arusha ou devancer l’histoire.  Si Buyoya répond aux aspirations de la grande majorité de la population burundaise dans ces trois domaines, alors et alors seulement, ‘il aura de nombreux partisans derrière lui, et par millions’, comme il le disait en 1991.

Et pas toujours ceux qu’on attend: le CNDD-FDD et le PALIPEHUTU-FNL. De source bien informée, le PALIPEHUTU-FNL aurait même publié en février 2001, sous la plume d’un certain Rwasa Agathon, sa vision de l’unité nationale dans un document intitulé: les fondements de l’unité nationale et du développement au Burundi.  Une lecture comparée de ces deux rapports serait peut-être riche d’enseignements.

Trois images-robots

Pour être un grand homme d’Etat, le major Buyoya doit se défaire de trois images-robots qui lui collent presque à la peau aujourd’hui.  

Celle de Kinani, qui s’accroche impénitamment au pouvoir, joue les prolongations, impose des conditions, notamment l’immunité, comme si c’était seulement la justice des hommes qui comptait, au lieu d’envisager la sortie en disant comme Che Guevara, ‘l’histoire m’acquittera’.

Celle du fossoyeur de la démocratie, allusion faite à son rôle présumé dans l’assassinat du président Ndadaye en 1993. Les coupables de cet ignoble assassinat, qui sont bien connus, devraient être jugés sans entraves par une justice indépendante, internationale même s’il  le fallait.

Celle d’un président par procuration, reçue d’un cartel d’officiers et d’hommes d’affaires véreux ainsi que d’un carré magique de politiciens dinosaures qui jouent aux vrais-faux spin doctors. On pourrait citer à volonté des situations cruciales où Buyoya devait se réaliser, mais où il a dû, de manière pathétique, laisser la main à ce groupe, qui a fini par supprimer la griffe personnelle qu’il aurait  sans doute voulu imprimer à la direction du pays.  Un coup de torchon autour de lui s’impose donc pour qu’il puisse recouvrer son identité.

Mission, possible celle-là, pour le major Buyoya, au risque de ne pas être inscrit dans le livre des grands hommes d’Etat du Burundi, pas plus qu’un cercle ne sera un  carré. A moins de devenir héros de guerre. Mais la rébellion est toujours invaincue et au cours des 18 mois alloués à Buyoya, le pari semble pour le moins incertain.

  Laurent Niyungeko

Note : Le texte est également disponible ainsi que d’autres nouvelles sur le site d’information de l’association SOS-BURUNDI,

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