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Le carnage des vaches ou l’autre aspect du génocide contre les Batutsi
Par Alain-Michel NZIBAVUGA
L’anthropologie coloniale a assimilé les Tutsi aux éleveurs de vaches et les Hutu aux agriculteurs. Les premiers, d’après la même anthropologie, sont des envahisseurs venus du Nord derrière leurs vaches aux longues cornes. Les seconds sont arrivés les premiers et sont d’essence d’agriculteurs venus du bassin du Lac Tchad, selon toujours la théorie des migrations du 19 ème siècle dite aussi "théorie hamitique", fort prisée dans les milieux des colonisateurs et des missionnaires.
Les missionnaires ont alors béni cette théorie qu’ils ont ensuite enseignée à leurs ouailles en insistant sur le caractère prétendument conquérant et dominateur des Tutsi et en réduisant le Hutu au corvéable multiséculaire et à merci. C’est ce message caricatural et tronqué qui a été transmis à un certain leadership Hutu issu des mouvements des indépendances et formé aux bonnes sources du hamitisme primaire. C’est cette même catéchèse qui est distillée dans les milieux ultra-hutu qui prolongent le génocide contre les Tutsi et ce qui est considéré comme leur symbole, à savoir les vaches.
Doublant le génocide des Tutsi d’une extermination systématique des vaches, les terroristes génocidaires poursuivent une même idéologie, celle du génocide. L’extermination des vaches est un prétexte mais aussi un moyen parmi tant d’autres de poursuivre le génocide. Un prétexte pour signifier que c’est une guerre contre le pouvoir en place en s’attaquant aux objectifs économiques avant d’en atteindre d’autres. Un moyen parmi tant d’autres de poursuivre le génocide en tuant le symbole présumé du groupe qu’on veut exterminer. C’est donc une étape normale de la logique du génocide avant d’en arriver au but ultime.
Le rythme d’extermination des vaches a inquiété ces derniers temps la population de Bujumbura. Les images des vaches des fermes de Kirekura ont frappé beaucoup de gens y compris les étrangers qui n’en revenaient pas devant les atrocités commises sur les bêtes. L’attention du public a été attirée par l’effet des médias et surtout les images tant sur internet que sur les écrans des télévisions. Pour un observateur non avisé, il paraît que c’est une nouvelle orientation des violences. Mais en réalité, la chasse aux vaches est une constante qui a toujours accompagné le génocide contre les Tutsi depuis 1993. Les vaches tuées par les terroristes génocidaires peuvent être estimées dans les mêmes proportions que les Tutsi tués par les mêmes bourreaux.
Elles sont tuées, puis mangées crues ou grillées tout comme ici et là on signale des Tutsi tués et mangés crus par les terroristes génocidaires. C’est donc un prétexte de vouloir montrer qu’on tue des vaches pour faire croire que c’est une nouvelle tournure de la violence qui serait ainsi orientée vers des objectifs économiques. Le carnage des vaches est une poursuite du génocide contre les Tutsi par d’autres moyens.
On tue la vache pour supprimer le symbole du Tutsi. C’est une pratique enseignée à travers l’idéologie génocidaire du parti Frodebu : il faut faire table rase du passé, c’est à dire, détruire tout ce qui symbolise le plus le Tutsi, tout ce qui est peut être considéré comme son œuvre, tout ce qui peut être témoin de son existence, etc.
Ainsi, on aura vu en octobre 1993 des militants du Frodebu s’acharner sur l’hôpital de Mutaho construit pour une région dont la population peut être estimée à près de 400.000 personnes et dont plus de 98% de Hutu. L’hôpital a été détruit non parce qu’on y soigne des Tutsi ,( moins de 1% par ailleurs) mais parce que c’est une œuvre grandiose réalisée par un régime dit Tutsi. Dans le même ordre d’idée, des centaines de centres de santé, d’écoles, de routes, de fermes,.. etc, ont été mis à sac et détruits pour la simple raison qu’ils sont l’œuvre des régimes tutsi.
Le massacre systématique de vaches qu’on observe aujourd’hui dans des fermes modernes des particuliers est donc une poursuite de la même idéologie, à savoir l’idéologie du génocide. Il touche des objectifs dont les retombées sont économiques mais aussi sentimentales. Dans tous les cas, cela ne peut pas cacher la réalité génocidaire sous prétexte que les terroristes génocidaires auraient changé de méthodes et qu’ils ne tueraient plus de Tutsi. Cela n’est qu’une propagande qui serait destinée à la consommation des milieux occidentaux qui ont toujours manifesté un faible pour ces terroristes génocidaires .
Cependant, on ne peut pas négliger non plus cet aspect économique. Les victimes de ces nouvelles violences sont des gens qui ont beaucoup investi dans l’élevage de ces bêtes à l’instar de ces autres que la presse n’a jamais évoqués. Si aujourd’hui, l’objectif paraît être le massacre des vaches des fermes, demain ce pourrait être d’autres objectifs beaucoup plus importants qu’il faille donc rester vigilant.
Le génocide par des moyens économiques touchant des objectifs qui ont une forte connotation affective comme les vaches est une pratique parmi une panoplie d’autres moyens utilisés par les terroristes génocidaires dans l’indifférence et l’inconscience totale des victimes désignées. Ici et là, on se plaint du dépouillement des rescapés du génocide d’octobre 1993 qui croupissent dans des camps de fortune ou camps de concentration dans lesquels ils meurent de toutes les maladies dont le SIDA, loin des regards et des cameras du monde civilisé qui avait crié au scandale avec les camps de regroupement. Les propriétés foncières de ces rescapés sont occupées dans la plupart des cas par leurs bourreaux .Le cas de Bujumbura Rural est le plus spectaculaire. Mais jusqu’à présent, personne n’a évalué le nombre de propriétés occupées ou l’effectif des victimes de cette situation qui prolonge le génocide par d’autres moyens.
Quand ce ne sont pas des terres illégalement occupées, on constate ici et là la vente en désordre par les victimes de leurs propriétés à de vils prix ou à des prix alléchants, selon les endroits. Ces rescapés de 1993 se retrouvent aujourd’hui sans terre, errant ici et là comme des clochards. La province de Gitega est souvent la plus citée. Des organisations clandestines qui auraient acquis des sommes énormes d’argent, dont celles provenant des milieux religieux, seraient à l’œuvre pour désintéresser les victimes du génocide d’octobre 1993 et d’autres victimes désignées de leurs terres ou de leurs maisons. On leur propose des sommes alléchantes et ils cèdent facilement devant ces offres. Demain ces personnes sans terre vont être comme ces Palestiniens du début du 20ème siècle face à la pénétration organisée des Israéliens en Palestine avant qu’ils ne créent leur Etat Juif.
Voilà une autre méthode douce d’achever les rescapés et victimes désignées du génocide. D’autres méthodes subtiles existeraient et seraient en voie de raffinement. Il n’y a donc pas que l’extermination physique qui constitue le génocide. Celui-ci frappe de diverses façons combinées avec l’extermination physique. Le carnage systématique des vaches constaté tardivement par les médias est une façon de poursuivre le génocide par les même moyens depuis 1993. Il ne doit donc pas détourner l’opinion publique extérieure qui pense que ces vaches constituent des objectifs économiques.
A.M. Nzibavuga