“Les négociations interburundaises de paix à leur phase critique":
Position
du Parena
Introduction
Depuis
le début du mois de juillet de cette année, les média du monde entier ont
repris en choeur la déclaration du médiateur Nelson Mandela selon laquelle un
accord entre toutes les parties burundaises en négociations à Arusha allait être
signé le 20 juillet 2000. Depuis le dernier round des négociations qui vient
de se dérouler à Arusha du 17 au 22 juillet, la signature de cet accord a été
annoncée pour le 28 août.
La
nervosité et les inquiétudes que suscite la conclusion probable de ces négociations,
particulièrement dans le chef du pouvoir en place et des partis satellites, qui
durent tout de même depuis plus de deux ans,
poussent le Parti pour le Redressement National à préciser sa position
par rapport à ces négociations.
La
présente conférence est axée sur trois points:
-
le premier point traite des raisons qui sont à la base de ces négociations
d’Arusha,
-
le deuxième point tente d’expliquer pourquoi les esprits s’échauffent à
l’approche de la fin des négociations en essayant d’identifier les enjeux
en présence,
-
le troisième et dernier point conclut notre propos.
1.
Pourquoi les Burundais ont-ils été amenés à négocier à Arusha?
Pour
comprendre la nervosité, les retournements de veste et le double langage qui prévalent
dans les milieux proches du pouvoir en ce qui concerne les négociations
d’Arusha, il est indispensable de comprendre le processus combien laborieux
qui a mené à ces négociations.
D’aucuns
diraient que ce qui a amené les Burundais à s’asseoir ensemble, sans
exclusive, à la même table de négociation et à Arusha, c’est la grave
crise consécutive à l’assassinat du Président Melchior Ndadaye et ses
proches collaborateurs et le génocide des tutsi qui s’en est suivi. Ils
n’auraient sans doute pas tort mais il auraient sauté beaucoup d’éléments
qui expliquent ce que nous observons aujourd’hui, c’est-à-dire,
l’obstination des dirigeants actuellement au pouvoir à s’y maintenir quel
qu’en soit le coût pour la population et la poursuite de la destruction de
l’Etat burundais.
Le
processus de négociation actuel commence en réalité en 1996 avec la série de
pourparlers organisés à Mwanza sous la direction de Mwalimu Julius Nyerere.
Ces pourparlers de Mwxanza mettaient face à face le Président du Frodebu, le
Dr Jean Minani et l’actuel président d’une aile de l’Uprona, Monsieur
Charles Mukasi, alors Président de l’Uprona avant que ce parti ne connaisse
le sort qui est le sien aujourd’hui. Pour la petite histoire, les deux
personnalités, accompagnées de leurs états majors, faisaient la navette
BJM-Mwanza dans le même avion... Ces pourparlers seront brutalement interrompus
par le coup d’Etat du major Buyoya le 25 juillet 1996.
Pendant
que se tenaient ces pourparlers, le pouvoir Ntibantunganya prenait l’eau: la
situation sécuritaire était explosive, le ministre de l’intérieur du
gouvernement de la Convention de gouvernement était devenu purement et
simplement comme un journaliste payé pour faire des communiqués de décès.
Conçu dans le seul but de se partager les postes entre, d’une part les partis
tutsi appelés à juste titre des partis alimentaires par une bonne partie de
l’opinion et, d’autre part, les putschistes et les génocidaires d’octobre
1993, la convention de gouvernement, dont le Parena n’est pas partie prenante
faut-il le rappeler (contrairement à ce que vous avez peut-être pu lire dans
le dernier rapport de l’ICG sur le Burundi), étale au grand jour ses limites.
Le
Parena, par son discours qui tranche avec l’opportunisme et le populisme
ambiants, s’impose comme seul rempart à même de chasser ces fossoyeurs de la
nation burundaise. Il mobilise, en association avec les associations de la société
civile notamment les syndicats, une résistance qui aboutira au départ de
Ntibantunganya et Nduwayo. Je rappelle en passant que ces deux personnalités
venaient de conclure un programme de coopération militaire avec la Tanzanie et
l’Ouganda et l’arrivée massive des troupes en provenance de ces deux pays
était imminente
Alors
que logiquement, le pouvoir devait revenir à ceux qui ont combattu les génocidaires,
les putschistes et autres ventriotes de tous genres qui prenaient en otage la
nation burundaise, le major Buyoya, en embuscade et venant d’on ne sait où,
nous est imposé, au grand désespoir de ceux qui sont certains qu’il est en
fait le patron de la Convention de gouvernement.
Vous
connaissez la suite: un embargo total est imposé au Burundi par ses pays
voisins une semaine après le coup du major. Les Burundais voient dans la
sortie, deux jours après le putsch, du rapport adressé au Conseil de Sécurité
de l’ONU par une commission internationale d’enquête diligentée par ce
dernier, une arme imparable contre ceux qui ont organisé le génocide des Tutsi
et le lynchage des Hutu modérés en 1993 mais aussi contre les putschistes qui
ont assassiné le Président Ndadaye qui prenaient en otage la nation. Ils vont
vite déchanter.
Le
major Buyoya remet en selle les présumés génocidaires et putschistes avec
lesquels il s’allie pour pourchasser sauvagement ceux qui les avaient renversés.
Le Parena subit la propagande la plus haineuse qu’on puisse imaginer. Le
pouvoir du major n’hésite pas à le faire passer pour une constellation
d’extrémistes tutsi incapables de résister à la présence d’un hutu, des
extrémistes qui sont opposés à la paix négociée. Les cadres du parti, des
membres et sympathisants sont jetés en prison à la suite de montages
scandaleux concoctés par les services de sécurité du major Buyoya. C’est
ces prisonniers que le Parena appelle des prisonniers politiques car arrêtés
uniquement dans le but de décapiter un parti politique qui a des opinions différentes
avec le pouvoir. Nous insistons ici pour qu’on ne fasse pas d’amalgame quand
on parle de prisonniers politiques. Il est hors de question de considérer des
gens qui ont assassiné d‘autres citoyens ou des dirigeants, quelle qu’en
ait été la raison, comme des prisonniers politiques. La place des assassins et
autres criminels est en prison et il en sera toujours ainsi. Le danger qui
pointe à l’horizon est que le major, sous prétexte de céder aux pressions
internationales et de s’attirer les faveurs des forces négatives, risque de lâcher
ces criminels dans la nature parce qu’en fait il y trouve son compte tant sa
responsabilité personnelle dans bien des crimes est patente. Nous défions du
reste quiconque de prouver que les prisonniers membres du Parena ne sont pas des
prisonniers politiques.
Pendant
ce temps, il prépare en grand secret les négociations avec le CNDD à Rome. Il
n’hésitera pas à les dénoncer dès qu’elles seront connues de l’opinion
nationale. Les Chefs d’Etats de la région imposent la ville d’Arusha comme
lieu de négociation et Mwalimu Julius Nyerere comme médiateur.
Les
principales parties aux négociations, dont le major Buyoya lui-même bien évidemment,
conviennent qu’ils accepteront que les négociations d’Arusha n’excluent
aucun parti (même ceux qui ont une idéologie exclusiviste comme le Palipehutu
par exemple sont acceptés) mais aussi qu’ils accepteront, et c’est très
important, le fruit de ces négociations.
Le
pouvoir Buyoya n’arrête pas de dresser des obstacles lors de ces négociations
tout en jurant qu’il y croit. Ceci explique en fait la durée de ces négociations.
Ce petit jeu a continué jusqu’au décès du médiateur
Mwalimu Julius Nyerere. Ce dernier sera remplacé dans ses fonctions par
Nelson Mandela dont la candidature, vous vous en souvenez, est l’oeuvre de la
mobilisation du gouvernement Buyoya en sa faveur. Etant donné le prestige et la
personnalité de l’homme, même ceux qui exprimaient des craintes en ce qui
concerne son âge avancé et ses autres engagements (processus de paix au Moyen
Orient) vont saluer le choix de Nelson Mandela comme médiateur.
Il
va vite imposer sa méthode. Cette dernière est bâtie sur un principe bien
simple: écouter tous les protagonistes en supposant que ce sont des hommes
d’honneur qui ne peuvent pas revenir sur la parole donnée. Il reçoit
apparemment beaucoup de promesses de la part du pouvoir Buyoya mais se rend vite
compte d’un usage éprouvé du double langage de la part du major et de ses
proches.
Pour
le médiateur comme pour tous les observateurs et bailleurs, ces négociations
n’ont que trop duré, surtout que les parties n’ont plus rien de nouveau à
amener à la table des négociations. Il faut donc les conclure. Et c’est ici
que le bât blesse: le major Buyoya et ses acolytes sont prêts à signer
n’importe quels accords mais à la seule et unique condition qu’ils restent
au pouvoir.
Dans
le deuxième point, nous allons explorer quels sont les enjeux qui font monter
la tension à l’approche de la conclusion des négociations.
2.
Pourquoi à l’approche de la signature des accords les esprits s’échauffent-ils?
Deux
logiques opposent les parties
en négociations à Arusha: il y a d’une part ceux qui exigent un changement
et ceux qui rêvent du statu quo. Si on fait abstraction des tentatives
inacceptables organisées par le pouvoir pour déstabiliser les partis
politiques en organisant des dissidences, le groupe de ceux qui veulent le
changement est composé des partis du G7, du Parena, de l’Abassa, et du Prp.
Les choses sont beaucoup moins claires chez les partisans du statu quo. A part
l’Uprona qui est totalement pour le statu quo, les autres changent au gré des
opportunités qui s’offrent à eux de telle sorte qu’on ne peut valablement
consacrer du temps à analyser leur comportement. Ils changent selon que le
pouvoir s’est montré plus ou moins généreux dans ses promesses ou carrément
dans l’octroi de postes pour ne pas dire plus.
La
lutte qui oppose les parties en négociations acquises au changement et celles
qui militent pour le statu quo se manifeste de façon plus évidente quand on
touche la question de la gestion de la période de transition. Le Parena, comme
les 9 autres partis, estime que le major Buyoya est sinon à l’origine de la
crise, tout au moins incapable de la gérer et contribue à l’effritement de
l’Etat burundais et s’oppose irrévocablement à sa candidature pour la
gestion de la transition. Il soutient la proposition du médiateur qui demande
que les parties en négociations s’entendent par consensus et lui proposent la
personne qui pilotera la transition.
Convaincu
qu’il ne peut qu’obtenir un consensus contre lui, le pouvoir en place à
Bujumbura essaie de faire de la résistance depuis qu’il s’est rendu compte
que la conclusion des accords est inéluctable. Alors que le rapport des Nations
Unies dont il a déjà été question plus haut est sur la table du gouvernement
Buyoya depuis son installation et malgré une négligence délibérée de la
part du même pouvoir vis-à-vis de ce rapport, il en fait aujourd’hui un préalable
à la signature de tout accord. Voilà ce qui montre, s’il en était encore
besoin, que le pouvoir en place fait tout pour torpiller les accords, en nageant
dans ses contrariétés. Vous en conviendrez tous avec moi que s’il met le dit
rapport sur la table, ce n’est pas par compassion, c’est pour s’attirer
quelques soutiens en sa faveur.
La
position du Parena est à ce propos très claire: il y a bel et bien eu génocide
des Batutsi en octobre 1993 et le Parena l’a reconnu et condamné bien avant
que le fameux rapport des Nations Unies ne soit produit. Que faut-il au pouvoir
en place pour qu’il défère les coupables devant les tribunaux? Le Parena est
d’avis que pour qu’il y ait une réconciliation effective des Barundi, il
faut que tous les crimes commis depuis l’indépendance soient qualifiés par
une commission internationale d’enquête judiciaire pour éviter qu’il n’
y ait personne qui dise qu’il y a une période sombre du pays qui n’a pas été
couverte. Ensuite il faudra que tous les coupables soient punis. La lutte contre
l’injustice et l’impunité est, aux yeux du Parena, la base de la
construction d’une société harmonieuse où tous les citoyens auraient les mêmes
chances.
Une
autre question sensible que le pouvoir manipule de façon éhontée est la
question des forces de défense et de sécurité. Là encore la position du
Parena tranche avec les propositions du pouvoir Buyoya. Le Parena s’inscrit en
faux contre la détermination de pourcentages ex ante si on ne veut pas qu’il
y ait une confrontation en bonne et due forme entre les anciens ennemis
artificiellement mis ensemble. Le Parena a une position très pragmatique qui
consiste à dire que l’armée qui a l’avantage sur le terrain doit absorber
l’armée la plus faible. En clair, il reviendrait aujourd’hui à l’armée
burundaise d’intégrer en son sein les forces rebelles. Ces dernières
pourraient, si elles gagnent la guerre, faire de même; c’est-à-dire intégrer
les restes de l’armée défaite. Sur cette base, les déséquilibres
pourraient être progressivement corrigés. En dehors de ce schéma, le Parena
pense que nous courrons tout droit vers une confrontation générale au sein de
l’armée. Néanmoins, la Parena a toujours privilégié un débat franc et ne
ménagera donc aucun effort pour qu’un consensus soit dégagé sur cette
question particulièrement sensible.
Nous
souhaitons également faire savoir la position du Parena par rapport à la
question de la cessation des hostilités. Comme cela a été présenté au médiateur
Mandela, le Parena pense que l’idéal serait que les hostilités cessent immédiatement
ou qu’au plus tard, cela intervienne concomitamment avec la signature de
l’accord. Ce qui constituerait pour ces accords une garantie tandis que le cas
contraire ferait que ces accords soient des accords mort-nés.
Cette
question des forces de défense et de sécurité est totalement liée avec la
question des garanties de l’accord. Le Parena pense que la présence d’une
force internationale serait nécessaire pendant le processus d’intégration (ou
d’absorption) des forces rebelles et les premiers mois de la transition; ne
fut-ce que pour rassurer les chefs politiques rentrés d’exil qui ne se
sentent pas sécurisés par l’armée absorbante (ou intégrante). L’autre
question importante est celle des prisonniers politiques et j’ai déjà donné
la position du Parena là dessus.
Une
dernière question d’une importance capitale est celle des rescapés du génocide
et des personnes regroupées. Le Parena trouve tout simplement scandaleux
qu’un gouvernement qui se dit responsable ait été incapable
jusqu’aujourd’hui de trouver une solution à la question des rescapés du génocide
qui continuent de mourir par milliers faute d’assistance. Le même
gouvernement n’hésite pas à se présenter comme un gouvernement tutsi pour
flatter certains inconscients qui ne se rendent pas compte qu’ils sont en
train de servir un pouvoir qui les tue. Le Parena a toujours proposé que si ces
personnes ne peuvent retrouver leurs propriétés pour le moment, il leur soit
aménagé des espaces là où ils sont. Au lieu de suivre ce sage conseil, le
gouvernement du major ne se gêne pas de parquer d’autres centaines de
milliers de citoyens dans des camps où ils meurent par centaines par jour.
C’est à se demander si ce gouvernement se doute qu’il est là pour servir
ces gens qu’il écrase. Le Parena pense que le Burundi ne peut plus se peayer
le luxe d’être géré par ces criminels d’un autre âge.
3.
Conclusion
Au
moment où la fin des négociations approche, des informations erronées,
orchestrées sciemment par le pouvoir de Bujumbura fusent de toutes parts pour
discréditer les partis acquis au changement. Il était donc opportun de
m’adresser aux intellectuels que vous êtes pour réaffirmer publiquement la
position du Parena aux négociations d’Arusha.
La
présente conférence a été organisée dans le but de passer en revue les
questions qui font l’objet de plus de débat aujourd’hui mais aussi et
surtout pour faire une annonce.
La
dernière session des négociations a été consacrée à l’étude de deux
points qui sont la personne qui devra diriger la transition et la question de
l’arrêt des hostilités. J’ai aujourd’hui l’honneur de vous annoncer
publiquement que le Parena a décidé de présenter un candidat à la présidence
du gouvernement de transition.
Je
ne peux pour le moment vous révéler le nom du candidat. Le Parena doit
d’abord le présenter
aux parties prenantes aux négociations d’Arusha.
Je vous remercie.
Gilbert Sindayigaya,
Délégué
du PARENA à Arusha