RUGAMBA-NET PRESS

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Cabinet de Me Isidore Rufyikiri                                                     Bujumbura, le 20 juin 2001

Avocat-Conseil

B.P. 36 BUJUMBURA

Tél: 233851 (BUR)  

      21 53 95 (HAB)

      0933709 (MOB)

 

 

                                                                       A Monsieur le Procureur Général

                                                                 de la République 

                                                            à BUJUMBURA

 

                                                                                    

Objet : Demande de liberté pour mon client

             Mr Benoît NDORIMANA :

             Affaire: RMP 106.201/NT.E.

               

            Monsieur le Procureur Général,

             J’ai l’honneur et l’obligation de saisir votre Haute Autorité du cas de détention de Monsieur Benoît NDORIMANA qui rompt enfin le silence pour réclamer justice.

            Il y a aujourd’hui trois semaines, jour pour jour, qu’un véritable tollé médiatique d’une rare intensité a été déclenché, de bonne foi pour certains, convenons-nous en, et qui devait se solder par l’arrestation de quelques personnes parmi lesquelles mon client Benoît NDORIMANA.

            Dans cette affaire qualifiée diversement, tantôt de « viol » tantôt « d’attentat à la pudeur », tantôt « d’incitation à la débauche » ou encore bientôt de « pédophilie » , nous avons quand-même eu des assurances, du Magistrat instructeur, que chacun répond personnellement et isolément des accusations dirigées contre lui. Pour le cas de Benoît NDORIMANA donc, quelle que soit la qualification que le Ministre Public entend donner aux faits lui reprochés par la Police de Sécurité Publique, qui n’est par ailleurs que provisoire, mon élan aujourd’hui n’est pas encore de démontrer son innocence, mais de réclamer sa liberté.

          Pour quelque infraction que ce soit, un prévenu peut être, soit en position de liberté totale, soit en position intermédiaire de liberté provisoire avec ou sans caution, ou alors en détention. Tout en étant, au moins autant que vous, franchement attaché à la protection de la pudeur et des mineurs, Mr le Procureur Général, je persiste aussi à plaider pour la juste mesure en toute chose: in medio stat virtus (proverbe de sagesse latine : « la vertu se trouve au milieu »). Entre les positions extrêmes ci-dessus évoquées, Benoît NDORIMANA, surtout à la lumière du contenu réel du dossier qui vous est parfaitement connu, ne mérite guère la pire : à savoir la privation physique de liberté. N’en déplaise à quiconque, pour des raisons connues ou inconnues, se réjouirait ou tirerait les ficelles de l’emprisonnement surprise de Mr Benoît NDORIMANA, je persiste à affirmer que la justice, du moins dans sa conception philosophique et institutionnelle, ressemble à une bonne mère au sein de ses enfants : elle protège tout le monde, sa présence rassure et sérénise autant la victime que l’accusé : voilà des concepts que nous devons intégrer désormais.  

          Monsieur le Procureur Général,  

         Je voudrais rappeler, à votre meilleure attention, que le législateur burundais de juillet 1999 (Loi n°1/015 DU 20/7/1999 portant réforme du Code de Procédure Pénale), en décidant de réformer certaines dispositions de l’ancien Code, s’était bien rendu compte que ce dernier laissait trop dangereusement place à des abus de la Police et du Ministère Public, contre la très sacrée liberté des gens; il fallait urgemment endiguer ces abus, car tout système juridique qui menace la liberté de l’homme porte en lui les implacables germes de l’insécurité sociale; ce n’est pas sans force pertinence que le célèbre penseur Jean JAURES disait que « le premier des droits de l’homme c’est la liberté individuelle ».

         Il est donc bien compris, à travers toutes les nations modernes, dont le Burundi ne saurait se soustraire, que la détention provisoire doit rester une mesure d’extrême exception. Elle entraîne l’emprisonnement d’une personne présumée innocente, et dont la réputation souffrira d’un discrédit parfois injustifié sans parler de son capital d’estime personnel qui risque de s’en trouver gratuitement ébranlé. Il convient donc qu’une mesure aussi grave ne soit jamais décidée à la légère ou par simple complaisance.

          C’est ainsi que le législateur a posé des conditions strictes à la détention provisoire : conditions de fond (Art.71 CPP) et conditions de procédure (Art.73 CPP); selon l’art.71 « l’inculpé ne peut être mis en état de détention préventive que s’il existe contre lui des charges suffisantes de culpabilité et que si les faits qui lui sont reprochés paraissent constituer une infraction que la loi réprime d’une peine d’au moins une année de servitude pénale.

           En outre, la détention préventive ne peut être ordonnée ou maintenue que si elle est l’unique moyen de satisfaire à l’une au moins des conditions suivantes :

          1) Conserver les preuves et les indices matériels ou empêcher, soit une pression sur les témoins ou les victimes, soit une concertation frauduleuse entre inculpés, co-auteurs ou complices;

          2) Préserver l’ordre public du trouble actuel causé par l’infraction;

          3) Protéger l’inculpé;

          4) Mettre fin à l’infraction ou prévenir son renouvellement;

         5) Garantir le maintien de l’inculpé à la disposition de la justice. »

          Ces dispositions n’ont été manifestement conçues que dans l’hypothèse de crimes publics et flagrants. Or, outre que ceci est loin d’être établi, il se trouve que dans le cas de Mr Benoît NDORIMANA: il n’y a pas de preuves ni d’indices matériels à conserver, il n’y a ni témoins ni victimes puisque celles qui portent ces qualités sont pénalement responsables et poursuivables comme lui pour la même infraction (Art.14 et 16 C.P. Livre I), il n’y a aucune crainte de soulèvement populaire ni de fuite pour échapper à des faits non établis. Du reste, Mr Benoît NDORIMANA est un homme d’affaires connu, Chef d’entreprises et père de famille, avec un patrimoine mobilier et immobilier si important que peu de gens prétendraient avoir plus de raison que lui de rester attaché au sol burundais. Et qui plus est, il n’est pas un récidiviste car son casier judiciaire est vierge de tout antécédent judiciaire portant cette mention.  

            Monsieur le Procureur Général,

           Tout en n’ignorant pas la pression et l’intriguante médiatisation qui a entouré cette affaire, voici quelques jours, sans céder à quelque instinct laxiste dû à des raisons de professionnalisme, je vous prie d’accéder à ma requête et de redonner la liberté à Benoît NDORIMANA, ou tout au moins la liberté provisoire. Bien évidemment, cette décision demande du courage et du sens de responsabilité que je vous reconnais, car il s’agira de devoir contrarier certains esprits ou de déjouer certains calculs obscurs que nous soupçonnons derrière cette affaire en ce qui concerne la personne de mon client. Mais qu’importe tout cela, si le devoir de justice exige sa liberté et que votre main la donne? N’aura-t-il pas été tout à votre honneur, vous qui avez  le rare privilège d’incarner la légalité et d’instrumenter pour la sauvegarde de la justice?

            Pour terminer, Monsieur le Procureur Général, j’ai la nette conviction que l’esprit de justice autant que les besoins d’instruction, après trois semaines de détention sans indices d’envergure, ne sont pas de nature à s’opposer fondamentalement à la mise en liberté de Benoît NDORIMANA. Si à ce stade de la procédure, le Ministre Public a les coudées franches contre quelque force de pression que nous redoutons, ici nous espérons bien être démentis, rien l’empêcherait de faire de mon client un prévenu libre. L’emprisonnement est un malheur personnel et familial, la détention est un sort infamant, la justice ne devrait les infliger qu’à celui qui les mérite indubitablement : j’affirme courageusement que ce n’est pas le cas ou du moins pas encore; en l’absence de flagrance et de moyens de preuve accablants, il n’y a que le juge qui saura pénétrer l’épais maquis du doute actuel pour découvrir quelque vérité contre Benoît NDORIMANA. Un simple précepte religieux résume le souci profond qui est le mien dans la présente démarche : « ne faisons jamais à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fasse »; et quand il s’agit de la prison, c’est l’une des pires douleurs du coeur humain; pour mieux comprendre celui qui en souffre, surtout sans raison certaine, il faut se mettre à sa place.

           C’est du moins sur ces considérations, Monsieur le Procureur Général, que je vous invite à méditer sereinement, sans passion et sans pression, pour prendre une convenable mesure de justice, en votre âme et conscience. Dans le contexte socio-politique actuel, l’acte que je vous demande de poser exige du courage, oui je le sais, mais aussi, la parole d’un grand penseur (cfr supra) nous apprend que « le courage, c’est de rechercher la vérité et de la dire, c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ».  

            Dans l’attente de votre prompte réaction, je vous prie d’agréer, Monsieur le Procureur Général, les assurances de ma haute considération.

 

Me RUFYIKIRI   Isidore

 

Transmis copie pour information à :

- Son Excellence Monsieur le Ministre

   de la Justice et Garde des Sceaux

   à Bujumbura

- Monsieur le Procureur Général près

   la Cour d’Appel

   à Bujumbura

- Monsieur NTUNGWANAYO Elie

   Magistrat instructeur

   à Bujumbura

- Monsieur Benoît NDORIMANA

   à la Prison de Mpimba 

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