http://www.cbinf.com/netpress.bi
par JF SEBATORE.
"Ni le scepticisme qui démobilise,
ni le machiavélisme de certains, rien ne viendra à bout de
ma détermination à réconcilier définitivement
mon peuple", disait Buyoya le 5 octobre 1988 au lendemain du génocide
amnistié de Ntega et Marangara. Les accords de paix dont d'aucuns
ne veulent assumer la paternité et dont on veut faire croire au
monde que c'est l'équipe de la médiation qui en est l'auteur
sous la dictée des ultra-hutu, risquent de sonner faux au regard
du leitmotiv de paix qu'on clame ici et là et de la réconciliation
dont Buyoya se veut être le chantre après ses mille et un
échecs sur ce chantier. On est loin de la réconciliation
et, au contraire, on est proche de la rupture totale, 12 ans après
ce discours. Une bonne partie des Barundi est en transe des lendemains
d'Arusha qui déchantent comme ceux de la démocratie sur laquelle
M. Buyoya s'était agglutiné à vouloir imposer à
ce même peuple en dépit des voix de la sagesse qui ne cessaient
de l'interpeller et de le mettre en garde contre le multipartisme distillé
dans "les vieilles outres" du racisme tropical et ethno-génocidaire.
Le début d'Arusha - précédé
par les accords de San Egidio - ressemble bien à la fin d'Arusha
: on a imposé à l'époque le processus d'Arusha, on
impose aujourd'hui avec les mêmes énergies un accord de paix
dont les prétendus bénéficiaires ne profitent ou ne
profiteront pas. Arusha fait davantage peur et réduit le peuple
burundais en engeance bon à piétiner. Il fait peur mais le
peuple n'a pas le droit d'exprimer sa peur. Plusieurs raisons expliquent
cette peur:
- Un projet d'Accord de paix morcelé.
- Un projet de paix imposé.
- Le non-dit derrière le discours
officiel.
- Les prétextes de signer un accord
de paix inachevé.
- Les faux engagements.
- Un projet de paix contesté ici
et là.
- L'après Arusha.
- La paix des cimetières.
Tout le monde exprime son inquiétude mais les dirigeants ne veulent pas écouter ce qui peut être considéré comme une "engeance", selon l'expression d' E. WISIEL, c'est-à-dire méprisable et bon à rien. On a négocié un accord de paix pour un peuple qu'on méprise et on lui ferra encore porter un calvaire de plus et de plus insupportable.
UN PROJET DE PAIX MORCELLE POUR FAIRE PLAISIR A MANDELA ET A CLINTON.
Du Chef de l'Etat au dernier partisan du système Buyoya, on ne cesse de clamer haut et fort que le médiateur s'entête et oblige les négociateurs à signer l'accord en date du 28 août 2000. Ils font entendre qu'il faut signer au moins "quelque chose" en dépit du contenu du projet d'accord décrié par la majorité des parties en négociation et une partie des Barundi. Pour Buyoya, on doit parvenir à s'entendre sur quelques points qu'on devra signer le 28 août 2000, comme pour dire, afin de satisfaire à Mandela et à l'opinion internationale.
En somme pour une telle vision, ce sera un accord de paix morcelé qui sera signé pour satisfaire Mandela et ses mandants et non un accord qui satisfait les Barundi considérés aujourd'hui comme une "engeance" et bon à avaler ce qu'on lui propose. Cela fait peur, mais aussi, c'est une source supplémentaire de violences qui vont accompagner l'application de ces morceaux d'accord de paix qui laissent ouverte la voie de la guerre.
UN PROJET DE PAIX IMPOSE AUX BARUNDI.
Pour l'équipe de la médiation et Mandela, "l'accord de paix sera signé dans son intégralité et le médiateur fera des propositions de compromis pour les points qui font encore objet d'un désaccord". Au même moment Buyoya et ses négociateurs disent qu'on va signer "quelque chose" à laquelle toutes les parties se seront entendus. Or les points de discorde qui nécessitent encore des négociations sont en nombre supérieur à ceux sur lesquels les négociateurs se sont entendus à la clôture du dernier round d'Arusha (le 11 août 2000). Ils sont plus de 100 points qui nécessitent encore des négociations d'après le rapport des travaux des négociations signé le 11 août 2000 par le rapporteur général du G7, M. Jean-Marie Sindayigaya (Ogre), le rapporteur du G10, M. Rémy Nkengurutse et le rapporteur du Gouvernement et de l'Assemblée Nationale, M. Gérard Ndayisenga.
On va alors signer quel accord ? Buyoya a rassuré les Barundi à son retour d'Afrique du Sud le 18 août 2000. Il a indiqué que ses entretiens avec les représentants du CNDD, du FRODEBU et du PARENA se sont bien passés et qu'on s'entendait bien. Cela fait comprendre qu'il y a des points de rencontre entre ces groupes. Est-ce que ces groupes vont alors imposer leurs vues aux autres parties en négociations et aux Barundi ?
Pourtant ici et là, on ne cesse de demander à Buyoya, voire de l'implorer pour qu'il ne signe pas le 28 août 2000. Les partis du G10 sont unanimement pour dire (du moins dans leurs déclarations) qu'ils ne signeront pas. Les associations de la société civile demandent au gouvernement de ne pas céder aux pressions de Mandela, les opérateurs économiques sont sans équivoque : "le secteur privé structuré du Burundi considère que le projet d'accord d'Arusha actuel n'est pas porteur de paix. Les opérateurs économiques demandent instamment aux négociateurs de ne pas apposer leur signature sur ce projet ce 28 août 2000."
Les associations membres de l'"Accord-Cadre pour la restauration de l'Etat de droit au Burundi" n'y vont pas par quatre chemins et organisent des manifestations et arrêts de travail à travers la COSYBU et PA-Amasekanya pour exiger tout simplement l'arrêt du processus d'Arusha et le départ même du système Buyoya et lui-même. Ils sont soutenus en cela par les opérateurs économiques (voir le communiqué de presse de la Chambre de Commerce du 22 août 2000). D'autres "Sans voix" murmurent ici et là, dans la rue, au boulot, autour d'un pot, aux salons,... qu' Arusha est une trahison et une source supplémentaire des catastrophes.
Malgré tout cela, le projet de paix va être signé le 28 août 2000. Il va être imposé au peuple burundais par ses dirigeants et la médiation et son mandant. C'est comme si ce peuple n'existait pas. Encore une fois, le peuple est une "engeance". Le discours officiel le méprise et lui cache la réalité.
LE NON-DIT DU DISCOURS OFFICIEL.
Au niveau officiel, le discours se veut serein et on demande au peuple de rester lui aussi serein et attendre calmement la signature d'accord d'Arusha qui est malgré tout perçu comme un accord de tous les dangers. Quel cynisme ! Déplore-t-on dans l'opinion publique.
Les autorités de l'Etat disent aux Barundi que la paix approche en même temps qu'elles leur disent qu'elles prédisent une période difficile. L'accord de paix apparaît pour ces autorités non maîtrisable et on demande aux gens d'accueillir ces accords avec lucidité et sérénité. En réalité, elles savent que cet accord est en soi un saut dans l'inconnu, que personne ne peut dire que la paix sera possible. Elles savent que ceux qui négocient à Arusha ne sont pas maîtres de la situation sur terrain, que ceux qui commandent sur terrain à partir de la RDC et de la Tanzanie ne sont pas sous contrôle interne. Mais tout cela, elles ne veulent pas le dire et prévenir leurs dirigés, voire prendre des mesures pour se prémunir contre les dérapages. Les responsables publics se pressent à satisfaire aux plans des maîtres des terroristes génocidaires au lieu d'oeuvrer pour le peuple burundais. Celui-ci est totalement ignoré et le discours officiel est débobiné pour endormir les Barundi considérés comme une engeance. Derrière ce mépris se trouvent de faux prétextes avancés pour justifier la signature de l'opprobre du 28 août 2000.
DE FAUX PRETEXTES POUR EXPLIQUER POURQUOI ON DOIT SIGNER.
De faux prétextes sont avancés pour expliquer la signature de l'opprobre contre le peuple burundais :
- la pression de la communauté internationale
- le poids de Mandela dans ces pressions
- la pression de la Tanzanie et autres
pays de la sous-région
- la pression des financiers des négociations
- l'imminence des sanctions et l'isolement
du Burundi
- la reprise de la coopération
qui serait compromise, etc.
Tous ces arguments sont des prétextes infantilisants. Ni la pression des uns et des autres, ni la reprise de la coopération ne peuvent justifier la démission du peuple burundais devant la souveraineté nationale à sauvegarder. Personne ne peut invoquer de tels arguments et se faire passer pour quelqu'un qui parle pour le peuple. Celui-ci tient en réalité à la souveraineté nationale. En parlant pour lui pour avancer de tels prétextes, c'est lui retirer fatalement la dignité ré-acquise le 1er juillet 1962. Ni Buyoya, ni les chefs de partis et autres organisations génocidaires ne peuvent se prévaloir de ce droit, après tout personne ne les a mandatés pour assouvir les intérêts de Mandela et de la nébuleuse communauté internationale. C'est un mépris tout court et le silence qu'affichent certains à la veille du 28 août 2000 ne signifie pas nécessairement le consentement aux faux engagements des leaders nationaux.
DE FAUX ENGAGEMENTS QUI ANEANTIRONT LA NATION.
Signer le projet d’accord d’Arusha
pour ne pas déplaire à Mandela est un faux engagement qui
risque de conduire le pays à la conflagration totale. S’engager
au nom des Barundi que les violences vont cesser alors que les auteurs
de ceux-ci n’ont pas engagé leur parole d’honneur devant des témoins
relèvent de la naïveté et du mépris de son peuple.
Le projet d’accord mettent en exergue plus d’une centaine de points essentiels
sur lesquels ceux qui vont s’engager à Arusha ne s’entendent pas.
Pourtant ils vont proclamer haut et fort et dans des discours mirobolants
que la paix va commencer tout en sachant qu’ils ne s’entendent pas sur
l’essentiel : le génocide à réprimer et l’impunité
qui sont au centre du drame burundais.
La signature des accords d’Arusha
risque d’être ce “chiffon” dont parlait J. Habyalimana lors des accords
inter-rwandais d’Arusha. Tout le monde connaît la suite. Le Burundi
est sur cette voie en dépit des protestations de "l’engeance” qu’est
devenu le peuple burundais. Malheureusement c'est cette engeance qui paiera
de son sang les pots cassés.
UN PROJET DE PAIX CONTESTE A L’INTERIEUR ET REDOUTE PAR L'ONU.
Il est contesté à l’intérieur mais les dirigeants burundais veulent à tout prix embrigader les Barundi derrière des accords de tous les dangers. L’arrêt de travail, les manifestations organisées à Bujumbura, les déclarations de plusieurs organisations politiques oeuvrant au Burundi, les inquiétudes exprimées par le Conseil de Sécurité de l’ONU, ... tout cela n’a pas suffi pour faire fléchir la détermination ou l’obstination des dirigeants burundais à signer les accords d’Arusha.
Au contraire, le gouvernement a recouru
à la contrainte en usant de la force: que de militaires déployés
dans la capitale quand les provinces de Ruyigi et Bujumbura sollicitent
en vain le renforcement en hommes pour assurer la sécurité
dans ces provinces. Toute manifestation contre Arusha est interdite et
le peuple burundais est réduit au silence.
Mais on s’interroge : jusque quand
le gouvernement va verrouiller l’expression du peuple ? Visiblement celui-ci
est déterminé à poursuivre son mouvement de refus
mais le gouvernement promet de redoubler d’ardeur et d’action dans la répression
de l’expression. Le bras de fer peut s’engager et à Bujumbura, de
plus en plus le scénario 1994 se dessine inexorablement. Dans tous
les cas, “l’engeance” qu’est devenu le peuple burundais risque de donner
du fil à retordre aux futurs dirigeants issus d’Arusha. Car l’accord
qui les légitime est contesté dans l’oeuf. Ce qui présage
un après-Arusha dur et difficile.
L’APRES ARUSHA OU LA PAIX DES CIMETIERES.
L’Après Arusha s’annonce dur
et difficile. Les violences qui entourent la date de signature de l’accord
de paix sont significatives: les terroristes génocidaires redoublent
d’ardeur dans la barbarie et sont absents aux négociations d’Arusha
; ceux qui s’opposent à Arusha promettent de gêner ces accords
; ceux qui vont les signer redoublent de détermination à
balayer ceux qui s’opposent à ces accords iniques ; ceux qui vont
les subir sombrent dans le désespoir total. Aucun discours rassurant
n’est entendu des dirigeants burundais. Arusha est pour une bonne partie
de Burundais la capitulation de la morale humaine devant l’arrogance des
génocidaires et le mépris de la classe politique envers
le peuple burundais. La paix d’après Arusha est toujours cette conception
de l’esprit que d’aucuns montent pour endormir les uns et d’autres pour
mieux frapper et marquer un pas sur la voie de l’achèvement total
du génocide. Celui-ci permettra la paix des cimetières après
qu’une communauté ethnique ait disparu.
En conclusion, en s’inclinant devant
le diktat de Mandela et de ses financiers, les Burundais en négociation
à Arusha pèchent par étourderie en dépit des
nombreuses remarques et mises en garde leur données par les sages
burundais. Comme en 1993, le pouvoir de Bujumbura passe à côté
de la sagesse exprimée par beaucoup de Barundi qui craignaient le
drame qui arriva 3 mois après. C'était pour l'homme du 3
septembre "le scepticisme qui démobilise" de certains d’une partie
de la population qui s’estimait objectivement sacrifiée pour satisfaire
les intérêts de l’Occident et permettre ainsi que la mission
soit accomplie. Il passa outre cela et les conséquences qui ont
suivi n'ont aucun responsable pour répondre au peuple burundais;
celui-ci étant pris pour un engeance dirigeants.
L’obsession à vouloir signer
"quelque chose" est donc cette volonté d’ignorer le peuple comme
si celui-ci n’existait pas. Faire de lui une “engeance” qu’on piétine
et à laquelle on impose un accord qui conduit à une paix
des cimetières est précisément ce qu’on combat aujourd’hui
- pacifiquement - pour finalement emprunter la voie de la violence. Face
à l’entêtement d’un système, il se crée le devoir
de démordre et de sortir du mutisme et du snobisme ambiants pour
réagir avec les tripes et le cerveau comme les autres. Nul n’ayant
encore oublié les tristes années de deuil infini que sont
les 7 ans de guerre et les nombreuses phases du génocide continu
depuis 1965. C’est cette mémoire vigilante, pour emprunter l’expression
aux idéologues du PALIPEHUTU, accompagné de l’espérance
que le “plus jamais ça” triomphera et que se mettra “simultanément
en branle les tripes et le cerveau pour fournir à la praxis
des pieds et des mains”, selon toujours les idéologues du PALIPEHUTU.
Arusha éveille déjà ces sentiments de lucidité
chez certains en dépit du désespoir qu’affichent les autres
victimes désignées du génocide. Déjà,
pour faire face à leur réduction à l’engeance, celles-ci
interprètent à leur façon le sermon du président
Buyoya sur sa détermination à réconcilier définitivement
le peuple burundais, certainement par l’accord d’Arusha puisqu'aucune chance
ne lui reste après l’échec de juillet 1996. L’ère
n’est plus au lyrisme et à la foi béate en dirigeants improvisés
et dont on ne connaît pas leur conviction et engagement, entend-t-on
dire dans les milieux déçus par les négociateurs d’Arusha.
Non plus la période des génocidaires qu'on passe à
la blanchisserie pour les élever au sommet de l'Etat est dépassée
à l'ère de la chasse des Pinochet et autres criminels yougoslaves,
rwandais, ...
J. F. SEBATORE