RUGAMBA-NET PRESS

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La magistrature clouée au pilori sans défense et sans porte-parole

 

JF. Sebatore

 

 

La justice burundaise est dans le collimateur des citoyens de tous les horizons. Du petit citoyen victime de toutes les injustices -surtout de génocide- aux citoyens qui comptent, tout le monde se plaint de la justice. Les deux le faisant pour des objectifs différents. De leur côté, les professionnels du métier se plaignent aussi des conditions de travail dans lesquels ils exercent mais aussi de l'activisme de la classe politique et de certains membres du gouvernement et de l'assemblée nationale. Le gouvernement pourvoyeur de ses moyens se plaint lui aussi du rendement de cette justice jusqu’à l'amener à  Arusha pour la faire tancer de tous les maux et la clouer au pilori au même titre que l’armée. Ce sont les deux institutions enfants pauvres du Gouvernement, de l’assemblée nationale, des partis politiques et des organisations génocidaires. Le procès d'Arusha se déroule  sans les deux institutions fortement incriminées et leurs détracteurs se donnent à cœur joyeux à un exercice facile et amusant de dénigrement des deux corps. Partout, la justice se retrouve sans avocat. Pourquoi tout le monde s’en prend à elle ? A qui la faute? Autant de questions qui méritent une attention.

 

 

                       Du côté de la population ou de simples citoyens.      

 

              Dans ce camp se retrouvent au moins trois catégories :

 

- La population objectivement victime de l’injustice.

- La population gagnée à la propagande diabolisant la justice

- La population responsable de crimes et qui veulent exploiter la confusion et la

   propagande autour de la justice.

 

 

            Pour les gens qui sont objectivement victimes de l'injustice, ils se retrouvent dans tous les groupes ethniques. Ce sont ces pauvres citoyens victimes de la loi du plus fort et du riche et dont on trouve leurs affaires éternellement pendantes dans les tribunaux de résidence (surtout) et parfois au tribunal de grande instance. Les 123 tribunaux de résidence que compte le pays regorgent des milliers de cas d’injustice dont certains durent depuis des décennies.

 

          Dans cette catégorie, on recense aussi bien des Hutu que des Tutsi victimes. Ces tribunaux sont servis à majorité par des juges hutu  et prestent en grande partie pour des hutu qui peuplent majoritairement les  communes du Burundi. Les injustices commises à ce niveau ne sont pas celles qu’on raconte à Arusha et celles-ci n’intéressent pas la classe politique qui diabolise la magistrature. C'est dans les tribunaux de résidence que se pratique le plus d’injustice et contre beaucoup de gens et non dans les tribunaux supérieurs comme veulent le faire croire la propagande  des ultra-hutu regroupés dans les partis politiques et organisations génocidaires du G7.

 

        La population gagnée à la propagande hutu quant à elle reprend les thèmes lui préparés par des leaders politiques à tous les niveaux. Quand elle se plaint, elle ne fait jamais référence à l’injustice qui se fait dans son terroir (Ku mugina) ou au tribunal de résidence. Une telle population vilipende la justice avec des slogans lui suggérés : ainsi, un paysan de Gihogazi à Karusi sera préoccupé par le dossier judiciaire du président de l’assemblée nationale dans son implication dans le génocide d’octobre 1993. Pour ce paysan, le cas d’une portion de terre qui échappe à son cousin et qui le faisait vivre est le cadet de ses soucis alors que la victime se trouve dépouillée injustement par le tribunal de résidence de sa commune.

 

           La catégorie des petites gens responsables des crimes de génocide parlera de l’injustice pour exploiter la confusion au niveau judiciaire, laquelle injustice est entretenue  par la classe politique qui empêche la magistrature d’agir. Ils parlent aussi d’injustice par rapport à leur sort comparé à celui des commanditaires du génocide dont ils sont de petits exécutants. Ils se plaignent que la confusion frappe les leurs au moment où d’autres, dont les voisins qui les ont aidés à tuer, se la coulent douce sur les collines. Ils se plaignent que leurs chefs, dont des grands dignitaires comme Léonce Ngendakumana impliqué dans le génocide d'octobre 1993 en province de Bujumbura Rural, sont aux affaires alors qu’eux croupissent dans les geôles des prisons burundaises. Ils se plaignent que leurs dossiers traînent en longueur suite à la confusion évoquée.

 

              Toutes ces catégories de gens se plaignent contre la justice dont personne ne veut défendre ou qui ne se défend pas, ni par des actes convaincants, ni par une plaidoirie bien soutenue car elle n’a pas de tribune pour le faire. Dans les meetings, dans les débats radiodiffusés ou télévisés, dans les séminaires, à Arusha, etc, la magistrature est accusée de tous les maux sans être là pour se défendre.

 

                             Du côté de la classe politique.

 

               La classe politique burundaise est la plus concernée par le déchaînement contre la magistrature. En son sein, on observe également trois catégories :

 

              - Ceux qui diabolisent la justice par option idéologique

              - Ceux qui sont indifférents aux critiques et aux réformes à envisager.

              - Ceux qui la critiquent objectivement.

 

             La catégorie de ceux qui diabolisent la justice par option idéologique est constituée par les organisations politiques ultra-hutu dont le Frodebu et ses satellites. Pour ces gens, la justice telle qu’elle est constitue un obstacle majeur à la réalisation de leur dessein. Pour ces organisations la réalisation totale du génocide, son amnistie et son occultation ne peuvent se faire avec une justice dite « monoethnique Tutsi ». Quand on parle ici de justice  on vise les juridictions supérieures qui sont concernées par les crimes de sang. On veut couvrir les génocidaires. La justice à la base n’est pas leur préoccupation. La justice est pour eux l’instrument de couvrir, occulter et amnistier leurs crimes de génocide.

 

           C’est pourquoi, on entend ici et là parler des prisonniers à majorité hutu dans les maisons de détention. Ceux qui le font n’ignorent pourtant pas  que la majorité des dossiers pénaux dont ils parlent sont ceux liés au crime de génocide commis par des Hutu du Frodebu contre la minorité tutsi ou à la participation aux bandes armées pour exterminer les Tutsi. Ils plaident donc pour l’amnistie de leurs forfaits dont ils sont l’auteur moral.

 

           De leur côté, les politiciens indifférents aux critiques et aux réformes à envisager sont d’une part ceux qui sont intéressés par le butin qu’ils peuvent tirer du contexte actuel. Ils savent que la justice n’est pas un obstacle à leur ascension. Ils n’ont aucune histoire de dossiers judiciaires à traîner derrière eux. Ceux qui souffrent des iniquités judiciaires ne les préoccupent pas. L’injustice pour eux n’arrive qu’aux autres. La magistrature actuelle n'a qu'à être démantelée.

 

            D’autre part, il y en a qui sont indifférents par insouciance des grands enjeux actuels, en l’occurrence la justice et la répression des grands crimes qui hypothèquent la paix sociale du pays. Ils sont inconscients des motivations réelles de la crise en cours.

 

           Pour le groupe qui critique objectivement la justice, ce sont ceux qui sont préoccupés par les rendements de la justice à la base, à savoir l’injustice qui se commet dans les tribunaux de résidence, véritable base de la justice dans un pays normal. Mais cette catégorie comprend très peu de gens parce que la notion de justice est trop politisée au Burundi par la classe politique et ses partis.

 

           D’autres qui critiquent objectivement la justice visent les tribunaux supérieurs. Ils sont sidérés par la manière dont la justice s’exerce différemment selon les justiciables. Ils dénoncent la justice à deux vitesses. Des cas sont ici évoqués pour soutenir leur argumentation :

 

- Traitement différent des dossiers des responsables du putsch manqué d’octobre 1993 : Seuls les exécutants des ordres de la hiérarchie militaire ont été condamnés.

 

- Traitement des dossiers des responsables du génocide d’octobre 1993 et des actes génocidaires qui se poursuivent jusqu’à présent. Ainsi, malgré la responsabilité de  la direction du Frodebu et de l’administration provinciale dans les massacres, on ne trouve que deux gouverneurs seulement parmi les hauts responsables du Frodebu et de l’administration (les ex-gouverneurs de Muyinga et Bujumbura Rural, tous deux condamnés à 20 ans de servitude pénale ). On peut aussi citer le cas de Nyangoma poursuivi dans le dossier de pose de mines qui ont endeuillé la capitale en 1997. Ses coaccusés sont condamnés tandis que son dossier a été retourné à l’instruction pour, en réalité être classé sans suite. Citons également le dossier Léonce Ngendakumana dont le cours judiciaire a été interrompu pour instituer le partenariat politique intérieur. Et pourtant, Léonce Ngendakumana, président de l'assemblée nationale, traîne de lourdes accusations sur son implication  dans l’organisation du génocide dans la province de Bujumbura Rural.

 

- Le dossier Bagaza et consorts. Dans ce dossier on a vu Bagaza en résidence surveillée puis libre de ses mouvements alors que ceux qui étaient supposés être ses agents sous ses ordres étaient écroués à Mpimba. Ils seront même libérés sans qu’on sache si réellement leurs dossiers étaient chargés ou non. Ils ont été libérés au bénéfice des pressions exercées par le médiateur Mandela dans ce qu’on a appelé les «prisonniers politiques ».

 

               Autant de faits observables qui montrent que la justice est diabolisée par des citoyens tant ordinaires que politiciens. La justice accuse de beaucoup de tares qu’il faut corriger, c'est une évidence. Mais le gouvernement lui aussi entre dans la danse et diabolise ou entrave la justice à son tour au point qu'une certaine opinion estime que le gouvernement a été et est le malheur de la justice.

 

                   Le gouvernement: malheur de la justice?

 

              Le pouvoir judiciaire est indépendant selon la constitution. Mais le public  et parfois des magistrats sont unanimes pour dire que le corps de la magistrature est un appendice de l’exécutif. Le gouvernement interfère dans les dossiers judiciaires. Il détermine les dossiers qui méritent l’urgence, les dossiers à mettre au frigo et ceux à classer sans suite. Il est ici inutile de développer l’absence de l’indépendance de la magistrature et contentons-nous de signaler quelques cas récents dans le temps où le gouvernement est responsable de ce que la justice n’exerce pas ses pouvoirs et ses compétences.

 

                   Sous le régime de la Convention.

 

              Des cas historiques ont été observés sous la Convention et qui ont montré au grand jour que la justice est sous le joug de l’exécutif et que des intérêts nationaux peuvent même être compromis par l’exécutif en bloquant totalement l'action de la justice.

 

          - Le cas de subtilisation d’éléments du dossier judiciaire de l’affaire Coignon par le président Ntibantunganya avec l'appui efficace de son chef des renseignements, Monsieur Mamès Bansubiyeko. Ces éléments avaient été subtilisés à un magistrat instructeur.

 

     - Le Président Ntibantunganya qui diabolise la justice jusqu’à dire qu’elle « bave »(Intahe isigaye icira inkonda). Pourtant, il était le magistrat suprême et était le premier à défendre l’institution judiciaire et à la promouvoir.

 

                  Sous le régime actuel de Buyoya.

 

     - Le sort de la magistrature est débattu à Arusha sans eux. Presque toutes les 19 factions en négociation à Arusha diabolisent la justice à Arusha et réclament son démantèlement par l’éphémisme de réforme. Le gouvernement ne le défend pas et au contraire, il laisse faire.

 

    - Les dossiers judiciaires dans lesquels le gouvernement est considéré par l'opinion publique comme responsable de leur classement sans suite. On peut énumérer :

 

      1° Les dossiers Nyangoma. Celui-ci est impliqué dans plusieurs dossiers criminels et seuls ses coaccusés sont condamnés alors qu’on trouve chaque fois pour lui une astuce pour remettre en arrière ses dossiers en vue de les classer sans suite. C'est notamment le dossier des poseurs des mines de 1997 dans la capitale Bujumbura. Le même Nyangoma et quelques-uns uns de ses lieutenants font objet d’un mandat d’arrêt international lancé par le gouvernement de la Convention. Mais le régime Buyoya n’a bougé d’une pousse pour poursuivre le dossier. Au contraire, le gouvernement le privilégie dans les négociations actuelles et en fait même un partenaire spécial tout en prétendant le poursuivre en justice.

 

       2° Le dossier Léonce Ngendakumana (voir ci-haut).

 

      3° Le dossier Augustin Nzojibwami relatif à son implication dans la distribution d’armes dans sa province Bururi. Il y a eu des coaccusés qui sont en détention alors que lui décide au côté de Buyoya le sort de ses victimes.

 

        - D’autres dossiers font objet d’un traitement rapide ou orienté selon la volonté du gouvernement.

 

          1° Le dossier des putschistes d’octobre 1993 a été traité de façon douteuse. Les hauts responsables cités et qui étaient aux affaires n’ont pas été inquiétés tandis que les petits exécutants ont été condamnés à des peines variables.

 

         2° L ’exécution capitale en août 1997 du groupe Firmat Niyonkenguruka  a été faite pour satisfaire une certaine opinion. Mais plus spectaculaire est l’équilibrisme mis dans la constitution de la liste des personnes exécutées. Il fallait se rassurer  que le bourreau de Kibimba soit accompagné de Tutsi et de Twa.  La démonstration de ce jour à servi à quoi puisqu’on n'a pas vu d’autres exécutions de jugement suivre ? C’était une opération de charme en cette période  où le régime enregistrait sa cote de popularité la plus basse.

 

            3° Le massacre de Muzye qui a coûté la vie à une dizaine de burundais et à deux expatriés du système onusien. Le gouvernement s’est vite mis à l’œuvre pour mener une enquête qui a abouti en un temps record à des conclusions sur les auteurs du carnage, leur identité, leurs commanditaires et leur appartenance au CNDD. C’était la première fois que le gouvernement et la justice fassent des enquêtes sur des massacres et qui aboutissent. Mais là, non plus, on ne voit pas la suite réservée à cette enquête et même l’ONU se tait -on ne sait pas pourquoi- et n’en dit rien comme s’il existait une complicité entre elle et le gouvernement burundais. Pourquoi?

 

              4° D’autres dossiers de massacres ne préoccupent pas le gouvernement car ils ne touchent pas des onusiens! Pourquoi le gouvernement n’a jamais exigé de la justice de mener des enquêtes sur des massacres devenus célèbres comme ceux de Bugendana, Butezi, Buta ,etc.. ?  Est-ce que les victimes de ces pogroms ne méritent pas que justice leur soit faite et qu’on sache qui sont les véritables coupables? Et la magistrature dans tout cela? Elle aurait agi si le gouvernement l’avait voulu.

 

                      La justice a donc les mains liées par le gouvernement. Elle agit sous l’injonction du gouvernement et selon sa logique politicienne. Il est rare qu’elle se saisisse des dossiers d’un certain genre. Les cas de quelques dossiers de nature génocidaire lui échappent totalement parce que le gouvernement a un regard intéressé sur eux. C’est ainsi qu’actuellement, les magistrats ne peuvent pas se saisir des dossiers relatifs aux massacres perpétrés par des terroristes génocidaires dits «reconvertis à la paix ». Pourtant ces «reconvertis » reconnaissent parfois leurs forfaits, et Dieu seul sait combien ils sont nombreux, et ne peuvent  être cités à témoin dans la plupart des dossiers. Ils connaissent une amnistie de fait. Demain les Nyangoma et consorts vont rentrer et dicter le comportement qu’il faut pour les hommes de la justice: le criminel aura toute la révérence souhaitée par les disciples d'Arusha et la victime tout le mépris qu’il faut d’un vainqueur face à un vaincu. Quelle honte pour le Burundi qui sera devenu une véritable république bananière digne des contes des barbares d'Afrique des forêts aux peuples primitifs!

 

                 La magistrature est en définitive l’enfant pauvre du système institutionnel burundais. Elle est combattue de toute part jusqu’à ceux qui devraient la défendre et la promouvoir, notamment le gouvernement. Partout, elle est sans avocat et mise à l’indexe aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. A Arusha, elle est clouée au pilori par tous les négociateurs et tout le monde en appelle à son démantèlement sous l’éphémisme du mot magique « réforme ». La réforme est nécessaire, mais pas à la manière dont veulent le faire les disciples d’Arusha et leurs militants restés au pays. La réforme n’est donc pas cette façon de vouloir couvrir le crime dont celui de génocide en décrétant l’amnistie générale comme Arusha semble vouloir l’imposer. La réforme de la justice ne doit donc pas être l’impunité. Les magistrats eux-mêmes finiraient par sortir de leur réserve et pourraient à la limite remettre la toge plutôt que d’être l’instrument de l’impunité. Il est grand temps que les magistrats réclament la place au soleil et cessent d’être objet de diabolisation tout en restant silencieux. Il est décevant que leur sort soit décidé par tous les voyous, y compris des brutes sauvages qui ne s’expriment que par des tueries barbares. A force de voir des « bakungu » et autres « bahimbiri » éclipser des « bashingantahe » et qu’on s’y adapte, de même on finira par trouver normal qu’ « intahe » « bave »(icira inkonda) comme le disait M. Ntibantunganya; alors, salut le chaos et adieu la République. Les magistrats doivent refuser cela.

 

 

 

JF. S.


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