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L’égalité d’accès à l’éducation
- Un impératif pour la paix au Burundi
Par Tony Jackson
Une
étude commandée par le Nordic Africa Institute, Suède, grâce au financement de l’Agence Suédoise de Développement
International, ASDI.
International Alert est un organisme non-gouvernemental basé au Royaume-Uni.
International Alert a pour objectif de contribuer à la prévention et à la résolution des conflits internes violents; et
reconnaît qu’une paix durable ne peut se construire que sur la base de la justice et du respect des droits
de la personne.
International Alert travaille actuellement dans la région des Grands Lacs d’Afrique, dans le Caucase, en
Afrique de l’Ouest et au Sri Lanka, et accomplit également des travaux d’orientation et de
promotion sur des questions particulières aux conflits.
Tony Jackson est Conseiller dans le Programme des Grands Lacs, International Alert.
International Alert
1 Glyn St, London SE11 5HT, UK
Tél. : +44 (020) 7793 8383
Fax : +44 (020) 7793 7975
Email : general@international-alert.org
www.international-alert.org
* International Alert, Juin 2000
ISBN 1-898702-06-4
Préface
Ce rapport décrit la situation désespérée du système
éducatif au Burundi. Il vise principalement à alerter la communauté internationale
des bailleurs de fonds. Cette brève préface ne prétend pas résumer le rapport
mais analyser le lien historique entre l’éducation et les conflits au Burundi et justifier l’importance de
l’éducation dans l’équation de paix de demain.
Depuis l’indépendance du Burundi au début des années 60, l’exclusion a toujours été à la base des conflits
cycliques. Elle commence par des différences d’accès à l’éducation. C’est tout
particulièrement le cas dans une société et un contexte économique où la
fonction publique a pratiquement été la seule alternative au travail agricole paysan et où
l’éducation est le seul moyen d’atteindre ce niveau. Les distorsions chroniques en matière d’accès à
l’éducation ont fortement contribué à ce que la minorité des Tutsi obtienne une présence prédominante
au sein des institutions gouvernementales. Ceci s’est avéré particulièrement apparent dans
l’armée et la profession juridique, mais aussi sur toute la gamme des emplois gouvernementaux, surtout aux échelons
supérieurs.
Les origines de l’exclusion remontent à l’époque coloniale lorsque, plus de 50 ans durant, le pouvoir
colonial décida d’instruire les Tutsi afin de former une caste administrative locale. Ce n’est que sur le
tard, pendant les dernières années qui précédèrent l’indépendance, que des efforts furent réalisés pour
rectifier le déséquilibre de la prestation pédagogique. Cependant, comme ils avaient été exclus
pendant si longtemps, certains Hutu en vinrent à croire que la seule façon pour eux de changer la
situation était de recourir à la violence et au massacre des Tutsi. Cette croyance, sous sa forme la
plus extrême, constitue une menace de génocide. Par crainte qu’un tel extrémisme ne se généralise,
certains Tutsi continuent de nos jours de résister au changement. En 1972, une insurrection Hutu fut
contrée par le massacre généralisé de Hutu instruits et les Tutsi continuèrent de dominer les principales
institutions gouvernementales, pendant les 20 années qui suivirent.
Les élections démocratiques de 1993 donnèrent lieu à des attentes de placements et d’emplois chez les
supporters du FRODEBU, le parti vainqueur. Le nouveau Président de la République devait
répondre à ces attentes, mais nombre de Hutu nommés à des postes gouvernementaux dans la capitale et dans les provinces
étaient mal équipés sur le plan éducatif pour faire face à leurs responsabilités, et le ressentiment des
Tutsi qui avaient perdu ces mêmes emplois s’exacerba. Ce fut l’assassinat, quelques mois plus
tard, du Président par des éléments de l’armée qui créa la dernière phase du conflit burundais.
A des fins de brièveté, cet état simplifié des choses se concentre sur les divisions ethniques. Mais les
origines ethniques elles-mêmes ne sont pas à l’origine du conflit au Burundi. La prise de conscience de
la multiplicité ethnique date de l’époque coloniale et depuis, la multiplicité ethnique a été manipulée par
l’élite, pour des raisons politiques et à des fins personnelles. Le point de l’analyse n’est pas
de s’appesantir sur la question ethnique mais plutôt de réaliser que les différences d’accès à l’éducation à
tous les niveaux ont été un facteur important qui a mené à l’exclusion, et que l’exclusion
elle-même a poussé les exclus à recourir à la violence. Un rapport de 1999 sur la pauvreté au Burundi, rédigé par
le PNUD en collaboration avec le ministère de la Planification, affirme : “le
non-accès à l’éducation et à la formation constitue un facteur d’exclusion de
l’information et pourrait bien être la principale cause des autres formes d’exclusion”.
Si le Burundi n’était pas parti en guerre pour des raisons ethniques, il aurait pu le faire pour des
raisons régionales. Il existe d’énormes différences sur le plan de la répartition des ressources
pédagogiques entre les différentes provinces du pays. Outre la capitale, les provinces de Bururi et Makamba,
au sud, et de Gitega et Muramvya, au centre, sont favorisées. Bubanza, au nord-ouest,
est la région la plus défavorisée sur le plan pédagogique. Historiquement, il n’est pas faux d’affirmer que
Bururi est une région pauvre en ressources agricoles, par rapport à d’autres provinces, et
que sa population est en conséquence devenue plus sensible à la nécessité d’une éducation pour trouver un emploi. Ce
même argument explique pourquoi Bururi a toujours fourni la majorité des recrues militaires. Cependant,
la plus grande partie des installations éducatives que détient Bururi depuis longtemps, tout comme ses
liens privilégiés avec l’université de Bujumbura, lui ont conféré une prédominance jalousée dans le milieu
politique, militaire et commercial.
Les dispositions politiques de l’accord de paix du Burundi et le partage du pouvoir dans le gouvernement
de transition doivent équilibrer les intérêts régionaux et les intérêts ethniques. Mais c’est
une corde raide temporaire : l’accord de paix ne peut pas du jour au lendemain rectifier le déséquilibre
sous-jacent. Pour que la composition de l’armée (et surtout du corps des officiers) change et
que la prédominance Tutsi soit amoindrie dans le système juridique, il faut que davantage de Hutu bénéficient
de la meilleure éducation du pays. Pour que la paix persiste, il doit y avoir un nivellement
progressif de l’accès à l’éducation à tous les niveaux, pour tous les groupes ethniques et dans toutes les régions du
pays.
La méthode employée pour y parvenir est d’importance critique. En premier lieu, le processus doit être mis
en place rapidement. La transition sera une période extrêmement difficile et il est fort possible
que l’accord de paix se désintègre en partie ou en totalité. Il est indispensable qu’il y ait très tôt
une preuve visible de l’attention portée aux reproches fondamentaux, de manière à ce que les gens
soient assurés du commencement d’un changement à long terme. Une plus grande égalité d’accès à l’éducation
représentera une borne importante dans la période qui suivra l’accord de paix.
Mais il est également essentiel que le changement à long terme qui bénéficie aux intérêts d’un groupe
particulier ne menace pas visiblement les intérêts d’un autre groupe. Il doit être clair qu’on ne
peut faire un trou pour en boucher un autre. En d’autres termes, il ne doit y avoir aucune réduction
quantitative ou qualitative de la prestation pédagogique destinée aux provinces qui sont
actuellement favorisées. Ceci provoquerait un contrecoup qui pourrait facilement
ranimer le conflit.
Au Burundi, le “gâteau” de l’éducation ne peut pas
rester de la même taille et être simplement coupé en davantage de parts égales. Il faut
un plus gros gâteau et des nouvelles ressources considérables devront être attribuées pour égaliser les portions.
Ces nouvelles ressources ne peuvent provenir que de la communauté internationale
des bailleurs de fonds.
Troisièmement, il y a une question de priorités. Ce rapport confirme que chaque aspect de l’éducation au
Burundi est hérissé de faiblesses et de défaillances. L’éternelle dichotomie “quantité contre
qualité” n’a pas de place ici. L’impératif de paix exige que les deux soient abordées simultanément et complètement.
L’infrastructure de l’éducation - les bâtiments, les livres et l’équipement - doit être
consolidée rapidement. En même temps, la formation des professeurs doit être améliorée et accrue.
Le récent sommet global sur l’éducation (Dakar, avril 2000) a confirmé les besoins désespérés de la moitié
des pays et de la population du globe en matière d’éducation. C’est peut-être le plus
important défi que doit relever le monde à l’aube du 21ème siècle. L’éducation au Burundi n’est pas qu’un minuscule
microcosme de ce besoin global, c’est bien plus encore : c’est un cas spécial unique
parce que c’est le moyen de faire perdurer la paix au Burundi; les autres changements pertinents à la paix en dépendent. C’est
la principale mesure de prévention de conflit pour l’avenir.
C’est à la communauté internationale des bailleurs de fonds, qui a déjà contribué des dizaines de millions
de dollars au secours humanitaire et aux efforts pour mettre fin à la dernière vague de
confrontation violente au Burundi, qu’incombe cette responsabilité. Un accès équitable à l’éducation ne peut être assuré
que par un partenariat géré par le ministère de l’Education du gouvernement de
transition. Ce partenariat doit réunir les communautés locales, les églises, les agences des Nations Unies et les
bailleurs de fonds internationaux. Mais ce sont uniquement les bailleurs de fonds qui
peuvent fournir le financement nécessaire au succès de ce partenariat.
Leur soutien est indispensable pour que l’éducation soit non seulement le dividende de paix que pourront se partager tous les Burundais, mais également le moyen pratique de faire durer la paix.
