RUGAMBA-NET PRESS

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L’INDIVIDU, LE MUSHINGANTAHE, LA COMMUNAUTE ET LE POUVOIR

par Zénon NICAYENZI

Introduction

Notre propos n’est pas celui du sociologue ni de l’historien. Nous visons à comprendre comment la communauté burundaise a évolué dans ses composantes au sein de la quadrilogie Individu-Mushingantahe-Communauté-Pouvoir.

En définitive, nous recherchons l’explication rationnelle de la crise actuelle, comment une communauté aussi intégrée a pu se désintégrer.

La maladie a-t-elle pris soudainement ou bien a-t-elle eu le temps de toucher profondément tout le tissu social?

Nous allons tenter d’y répondre sans prétention sinon celle de contribuer à mieux comprendre ce qui arrivé au peuple burundais;

1° . L’individu, le Mushingantahe, la communauté et le pouvoir en période pré-coloniale

Le Burundi était, avant l’arrivée du colonisateur et du missionnaire, un Etat et une Nation régis par des lois et des règles connues et acceptées par les membres de la société.

Des différences ethniques et claniques, le burundais avait pu réaliser une synthèse dynamique et harmonieuse entre toutes les composantes de la Nation burundaise.

Le processus d’unification est parti des entités territoriales modestes englobant des ethnies et des clans différents. De conquête en conquête, le pouvoir politique s’est consolidé et étendu sur un grand territoire.

C’est, probablement, à la faveur de cette extension territoriale, que l’individu émergera en tant qu’entité autonome en se libérant du chef du clan et du petit roitelet et en relevant d’une autorité contrôlant un grand territoire.

Pour ce faire, le pouvoir central naissant utilisa et intéressa l’individu à son oeuvre de conquête et d’unification en lui accordant une partie du pouvoir et des biens en contre-partie des services rendus (donnant-donnant).

Désormais, l’individu pouvait posséder, ester en justice, contracter des engagements, s’établir à titre personnel. Le clan pouvait l’assister ou l’appuyer sans plus.

L’individu pouvait obliger un autre de même clan ou de clan différent. C’est à partir de là que le pays mit au point une pyramide de relations entre Abishikira, ayant accès direct au centre du pouvoir, et Abagererwa et Abagabire redevables de la première catégorie.

Sur le plan politico-administratif, le pouvoir central confiait des subdivisions territoriales à tels individus issus de toutes les ethnies.

Le bénéficiaire s’acquittait de ses devoirs envers le patron et lui rendait compte à titre individuel.

Mais l’individu bénéficiait d’une certaine solidarité de la part de son clan d’origine. Ainsi, si l’individu venait à démériter ou à poser un acte hautement répréhensible, la faute rejaillissait sur sa famille ou son clan : « Umuryambwa aba umwe agatukisha umuryango ». La faute commise par le membre du clan rejaillit sur tout le clan. Le clan ou la famille expiait et réparait la faute avec l’auteur fautif.

L’on peut observer que certaines tâches auprès de la cour des princes étaient dévolues à certains clans spécialisés. Même dans ce cas, la récompense due en fonction de la charge exercée revenait à l’individu, sauf si le donateur le spécifie ainsi.

Il apparaît clairement que l’individu était sorti de l’anonymat clanique au fur et à mesure que l’Etat et la Nation absorbaient les clans et les petits royaumes. Le pouvoir central avait besoin de l’individu pour vaincre et annexer les petites entités politico-administratives en nouant des liens d’allégeance directes avec l’individu qui devenait citoyen burundais.

L’individu, en échange, acceptait, de gré ou de force, de servir de support à l’Etat et à la Nation naissants, sur base de lois et de règles connues, adoptées et intériorisées par tous les burundais.

Les individus, entre eux, agissant et interagissaient en référence aux normes édictées par le pouvoir central relayé par les entités politico-administratives subordonnées et les Bashingantahe. Ces garants et gardiens de l’ordre, de la paix, de la sécurité et de la cohésion nationale.

Tacitement, l’individu relevait d’une petite entité administrative, cet arbitrage ne s’imposait pas. Mais au fur et à mesure que le Royaume s’agrandissait, le pouvoir central eut besoin de relais efficace et de modérateur entre lui-même et l’individu-citoyen d’une part et entre les individus-citoyens d’autre part.

Le mushingantahe consacra l’individu comme une valeur en soi et pour soi, reçut pour mission de promouvoir les droits et les devoirs de l’individu vis-à-vis de la société et de la société vis-à-vis de l’individu. Ainsi à chaque circonstance solennelle, à chaque passation de contrat, en toute circonstance où la paix, la sécurité et l’ordre social étaient en jeu, le mushingantahe, était présent, lui mémoire et notaire, garant et gardien de la cohésion sociale.

Les Bashingantahe, issus des deux principales ethnies, hutu et tutsi, devaient posséder quatre vertus cardiales : le savoir, le savoir-faire, la sagesse et l’impartialité. Les batwa étaient exclus de cette prestigieuse fonction. Les bashingantahe étaient tenus de protéger tout le monde et surtout les plus vulnérables, batwa compris. C’est pourquoi tous les burundais se reconnaissaient en eux.

Les Bashingantahe se présentaient comme les managers privilégiés entre les intérêts des individus, de la communauté et du pouvoir ou de la quadrilogie Individu-Mushingantahe -Communauté- Pouvoir. C’est cet agencement socio-politique qui nous explique la solidalité et l’originalité de l’Etat et de la Nation burundais du temps près-colonial.

Quand le colonisateur et le missionnaire débarquèrent au Burundi, fin du 19° siècle, ils trouvèrent un Etat et une communauté capable de défendre leurs intérêts légitimes. C’est pourquoi les deux ont  préféré l’Administration indirecte au lieu de l’Administration directe qui les eut obligé de partir de zéro et de gérer directement le Territoire sous- tutelle.

2°. L’individu, le mushingantahe, la communauté et le pouvoir en période coloniale.

La période coloniale dura la fin du 19ème siècle jusqu’en juillet 1962, année de l’indépendance du Burundi.

Durant cette période se traduisirent deux phénomènes intimement liés: la colonisation proprement dite et l’introduction de la religion chrétienne par le missionnaire.

Comment le colonisateur et le missionnaire vont-ils se comporter dans ce pays des bashingantahe, garants des droits et des devoirs de l’individu vis-à-vis de la communauté et du pouvoir? Comment les individus et les bashingantahe vont-ils agir et réagir entre eux?

2.1. Attitude du colonisateur

Le colonisateur, selon lui, venait civiliser les peuples arriérés, leur montrer le chemin du progrès et du bonheur, les sauver de l’état sauvage.

Comment le colonisateur se comportent-il face à la quadrilogie Individu -Mushingantahe communauté- Pouvoir?

Le colonisateur s’empara des structures politico-administratives traditionnelles pour les transformer en structures auxiliaires; priva la communauté de ses mediums; fit de l’individu un sujet et un objet; plaça le mushingantahe entre parenthèse pour le remplacer finalement par le murongozi. Le colonisateur a, ce faisant, déstructuré tout le système socio-politique mis en place avant la colonisation. La colonisation est une entreprise totalitaire qui n’épargne rien qui peu la gêner ou limiter son efficacité et ses ambitions. Pour atteindre le maximum de résultats. Le colonisateur exigea deux choses; accepter l’impérium et se soumettre.

Suivant sa logique totalitaire, le colonisateur enleva au pouvoir traditionnel tous les attributs de souveraineté ; annexa directement l’individu pour couper court à toute velléité de résistance populaire; affaiblit considérablement l’institution des bashingantahe en la banalisant. Alors le colonisateur devint le patron des patrons, le protecteur des protecteurs le maître des maîtres.

L’individu se trouvant face à face avec le colonisateur; le mushingantahe partit sur la pointe des pieds; le pouvoir traditionnel se soumit au nouvel ordre colonial; la communauté perdit tous ses animateurs créés et acceptés par elle selon propres normes.

Le Burundi était administré mais non dirigé.

L’individu réagit en disant: uwuguhana aragutwara, yampaye inka umuzungu » Les sentiments d ’allégeance envers le sebuja traditionnel étaient transférés sur le nouveau sebuja. En contre - partie, le nouveau patron émancipa l’individu vis-à-vis de la communauté et du pouvoir traditionnel.

Vers les années 1958-1960, le vent de l’indépendance commença à souffler avec violence. L’individu pouvait créer ses propres canaux de revendication et d’expression: les partis politiques. Ainsi, furent créés vingt trois partis politiques durant cette période. Leurs programmes se rassemblaient tous, sauf sur un point; l’indépendance immédiate ou différée.

Profitant des nouvelles possibilités d’expression, l’individu présenta deux revendications; l’une exigeant le départ en bloc des cadres traditionnels comme préalable aux élections justes et transparentes; l’autre demandant l’indépendance.

Il obtint l'une et l’autre. Tous les cadres traditionnels furent démis de leurs fonctions en 1960 et l’indépendance fut proclamée le 1 juillet 1962.

Le pouvoir traditionnel et colonial s’affaissa, le mushinganthe s’effaça, l’individu seul resta debout au sein d’une communauté désemparée.

Le colonisateur n’était pas prêt pour donner l’indépendance et le colonisé pour la recevoir. Ce fut la débandade générale.

2.2. Attitude du Missionnaire

Le missionnaire et le colonisateur se partageaient les tâches: le premier s’occupait des coeurs et des esprits, l’autre des choses terrestres, l’objectif demeurait identique: civiliser.

Ainsi, au missionnaire furent dévolues les tâches d’éducation, de formation, d’animation et d’encadrement de la population en vue de promouvoir et de faire accepter la nouvelle religion et le nouvel ordre colonial, les deux étant intimement liés. Le missionnaire venait prendre la main de l’individu pour lui montrer le chemin du salut. Cette idée est une adaptation en occident de la théorie selon laquelle l’individu réalise son cheminement sur terre, mérite ou démérite, meurt et reçoit dans l’au-delà la récompense ou la punition de ses actes.

Comment le missionnaire va-t-il s’y prendre pour remplir sa mission? Comment se positionne-t-il face à la quadrilogieIndividu-Mushingantahe-Communauté-Pouvoir?

Premièrement : vis-à-vis de l’individu.

Le missionnaire est venu sauver l’individu de l’enfer et du paganisme. Il n’est pas venu sauver le groupe, le clan, la famille, la communauté. Il s’adresse à chaque individu comme une entité, une personne capable de poser des actes dont elle est seule responsable.

La responsabilité personnelle et individuelle est affirmée nettement et clairement. C’est l’individu-personne qui décide d’aller au ciel ou en enfer. Pas le groupe. Ainsi tout le système des sacrements s’adresse-t-il à l’individu pour le rapprocher progressivement de son salut. On ne baptise pas le groupe ou la famille en tant que tel mais le membre pris individuellement et personnellement. Le nom de baptême est donné à l’individu mais non à la famille du postulant. De même le prêtre ne confesse pas la famille, même en cas de péché collectif, mais le membre tel pris à part. La pénitence ou la punition n’est pas imposée à la famille, même quand le pécheur est mineur, donc légalement ou coutumièrement irresponsable.

Si l’on se réfère aux statistiques, l’individu répondit favorablement à l’appel du missionnaire d’autant plus aisément que celui-ci eut la bonne idée de s’adresser d’abord à la classe dirigeante.

Qu’est-ce qui faisait courir le burundais à l’église ou au temple?

Le burundais reçut le message comme une promotion et une revalorisation individuelle face à la communauté d’une part et au pouvoir d’autre part.

Le burundais était à la recherche d’un maître, il trouva le missionnaire qui lui proposa le ciel à condition de se laisser guider par la main.

Le baptisé a-t-il été convaincu et converti?

Le burundais, séduit par la force du missionnaire, crut en sa puissance. Il ne semble pas avoir été attiré par le message en lui-même mais par la promesse de libération sociale.

Ce processus de libération de l’individu passa par le canal de l’école qui enseigne à la fois la nouvelle religion et le nouvel ordre colonial. Si l’individu désire la promotion, il est obligé de suivre cette école-là qui forge la nouvelle conception du monde, les nouvelles relations entre l’individu et le pouvoir colonial, entre l’individu et le divin, entre l’individu et le temporel.

L’impact de l’action du missionnaire sur l’individu fut immense. Illustrons notre propos par un cas banal mais, à notre avis, significatif.

Nyandwi, le jour j est baptisé sous le prénom du Paul.

A partir de ce jour-là, Nyandwi n’aime plus s’appeler Nyandwi, mais Paul. Il change complètement d’identité à tel enseigne que, même les voisins vont l’identifier par son prénom: « Monsieur Paul » au lieu de « Monsieur Nyandwi ». Entrez dans un bureau, la femme burundaise est appelée par son prénom alors que sa collègue européenne est identifiée, selon les usages de la langue française, par son nom de jeune fille ou de son mari.

Décidément le burundais aime apparaître sous sa vraie fausse identité, camouflé, masqué.

Mais cette libération de l’individu était entachée d’une sérieuse ambiguïté. Le missionnaire, en effet, avait reçu mandat du colonisateur de former l’auxiliaire, c’est-à-dire l’animateur et l’encadreur de la population ou de la masse comme on disait à l’époque. Sa mission ne consistait pas à former le burundais en vue de se prendre en charge en période post-indépendance parce que le colonisateur et le missionnaire ne s’imaginaient pas que le Burundi serait indépendant dans un avenir prévisible.

Résultat: Quand l’indépendance survint brusquement le 1er juillet 1962, le colonisateur, le missionnaire, le colonisé et le fidèle furent tous surpris. L’ancien auxiliaire, par la force des choses, dut prendre en mains le destin du pays en remplaçant l’ancien patron à pied levé dans tous les domaines.

C’est à ce moment que le missionnaire étranger et le colonisateur entrèrent en conflit ouvert avec leur pupille.

Il se forma deux camps, celui de l’indépendance immédiate sous la conduite de l’Uprona de Rwagasore et celui de l’indépendance différée prôné par le Front Commun. Le missionnaire étranger et le colonisateur dans leur majorité soutenaient le second camp appuyaient le premier. Il apparut une fissure au sein des Eglises missionnaires dans laquelle s’engouffrèrent les partis politiques qui se présentaient comme l’autre alternative. Le mot d’ordre du parti prit le pas sur celui du missionnaire et tout ceci alla plus vite que le vent.

Deuxièmement: vis-à-vis du mushingantahe.

Aux yeux du missionnaire, le mushingantahe était suspect pour deux raisons.

D’abord le mushingantahe n’était pas créé par le missionnaire mais coopté par ses pairs sur base de critères objectifs.

En suite le mushingantahe ne convenait pas au missionnaire comme son instrument parce que le missionnaire, comme son collègue le colonisateur, n’acceptait pas de relais sinon totalement soumis. Or le mushingantahe, ne pouvait pas se soumettre au patron étrangère de surcroît. Le mushingantahe ne pouvait pas accepter le statut d’auxiliaire sans se renier. Le missionnaire ne révoqua pas le mushingantahe comme il le fit à l’endroit du mupfumu et de kiranga; il l’utilisa au début pour le remplacer finalement par le mujenama, sa créature.

Troisièmement: vis-à-vis de la communauté.

La mission du missionnaire consistait à inculquer les nouvelles valeur de la culture et de la religion occidentales: convertir les coeurs et les esprits. Il s’acquitta de cette tâche par le biais de l’école. par le processus de substitution, le missionnaire put remplacer tous les médiums entre le devin et le temporel.

Désormais, c’est lui qui occupa les fonctions de kiranga, ce médiateur entre Imana (Dieu) et le Burundais. Quand le missionnaire se mit à soigner les malades, le burundais aperçut en lui le mupfumu, ce connaisseur des faiblesses humaines. A l’endroit de kiranga et du mupfumu, le missionnaire déclara la guerre totale et implacable.

Pour les mêmes raisons le missionnaire fit interdire les cérémonies relatives à la bénédiction des semailles par le Mwami (Roi) en invoquant qu’elles comportaient des aspects incompatibles avec la foi chrétienne. Ce faisant , le missionnaire dépouillait le Mwami de sa fonction ésotérique et mythique. Voila un Mwami, qui ne bénit pas de semences pour qu’elle soit confiée à la terre et germe! Il alla jusqu’à substituer Mungu et Imana. L’action du missionnaire, par le biais de l’éducation et de l’évangélisation a déstructuré profondément la culture et la civilisation burundaise.

Elle fut décisive parce qu’elle touchait l’essentiel: le coeur et l’esprit du burundais.

Quatrièmement: vis-à-vis du pouvoir traditionnel.

D’évidence, le missionnaire n’a pas mis le pouvoir traditionnel à l ’index comme il le décréta contre le mupfumu et kiranga. Et ceci pour des raisons de facilité dans le management du territoire sous-tutelle. Le missionnaire, manager avisé et pragrammatique, décida de tirer le meilleur parti du pouvoir traditionnel dans l’encadrement de la population. C’est ainsi que tactiquement, le missionnaire baptisa d ’abord les Baganwa (chefs) et leurs adjoints pour que l’exemple vienne de haut.

Le résultat fut immédiat et considérable . A partir du moment où la hiérarchie était impliquée, l’oeuvre d’évangélisation prenait rapidement sa vitesse de croisière. La quantité fut acquise au détriment de la qualité. Accepter le baptême n’était pas un signe de conversion mais de soumission. Les événements actuels nous le montrent et nous le prouvent.

Si l’on évalue les résultats obtenus par le colonisateur et le missionnaire, l’on peut relever que seul l’individu à réalisé des gains; que l’institution des bashingantahe a été fortement dévaluée; que la communauté burundaise a perdu son identité; que le pouvoir traditionnel a été dépouillé de son impact ésotérique et mythique , son principal fonds de commerce; que le Burundi a été ouvert au monde moderne grâce à l’action conjuguée du colonisateur et du missionnaire.

L’individu , le Mushingantahe , la Communauté et le Pouvoir en période post - indépendance

L’indépendance du Burundi a été reconquise dans une situation de crise institutionnelle, sociale et politique majeure.

Sur le plan institutionnel, le pouvoir colonial était partant, le pouvoir national s’apprêtait à prendre la relève mais en désaccord total entre l’ancienne puissance administrante et le Parti Uprona qui venait de gagner les élections du 18 septembre 1961. L’Administration de la tutelle aurait souhaité remettre « Intahe y’Uburundi » au Front Commun et non à l’Uprona, nationaliste. D’où la suspicion sinon l’hostilité entre la Belgique et le Burundi.

Le nouveau pouvoir national était chancelant pour plusieurs raisons.

La première raison : Du pouvoir traditionnel il ne restait plus que le Monarque, le Mwami Mwambutsa IV : Abaganwa, Abatware, Abarongozi ayant été complètement balayés en 1960. L’on peut considérer que la monarchie burundaise a été abolie le jour où ses assises traditionnelles ont été remerciées en bloc en 1960.

La deuxième raison : L’administration coloniale s’apprêtait aussi à plier bagage sans avoir préparé l’Administration nationale à la relève efficace et responsable. Il se produisait une césure opérationnelle et fonctionnelle entre l’ancienne administration coloniale et la nouvelle dont les plus experts étaient les anciens dactylographes du colonisateur et du missionnaire.

La troisième raison : Les nouvelles institutions (Gouvernement, Assemblée Nationale et Monarque) avaient adopté une base constitutionnelle qui ne cadrait pas avec le niveau d’évolution du Burundi : la fameuse constitution de 1962. Celle-ci était calquée sur la constitution belge alors que les deux pays n’avaient pas les mêmes références culturelles.

Exemple : le Roi (Mwami) règne et ne gouverne pas en Belgique. Transposé au Burundi tel quel, ce principe constitutionnel devenait inacceptable et incompréhensible : comment pouvait-on faire accepter à Mwambutsa de régner sans gouverner?

Le roi du Burundi refusa ce qui est accepté par le Roi des Belges.

Malentendu constitutionnel dramatique qui fut à l’origine de l’abolition de la Monarchie au Burundi.

Sur le plan social, l’on peut observer que la société burundaise indifférenciée avant la colonisation commença à connaître des catégories sociales marquées durant la colonisation. Ainsi l’on constata l’émergence d’une catégorie d ’ « évolués ». A l’époque « évolué » signifiait celui qui est allé à l’école et s’efforçait de se comporter selon les nouvelles normes coloniales et missionnaire d’une part et la masse ou la population d’autre part: la cohorte des auxiliaires.

Au sein de cette catégorie, l’on pouvait distinguer les anciens du Groupe Scolaire d’Astrida et les anciens du Petit et du Grand Séminaire et de l’Ecole Normale.

Les premiers participaient au pouvoir colonial et missionnaire, les seconds en étaient exclus.

La bataille pour l’indépendance immédiate ou différée opposait les deux catégories d’« évolués », en somme les astridiens contre les séminaristes et les normaliens. Les tenants de l’indépendance immédiate étaient rassemblés au sein de l’Uprona, les autres au sein du Front Commun, proche de l’Administration de la Tutelle et des missionnaires. La population, le 18 septembre 1961, trancha en faveur des premiers.

La population burundaise se débarrassait à la fois et en même temps du colonisateur, des assises de la Monarchie et de la catégorie d’« évolués » la plus instruite. Elle s’exclama : « Twarikukiye » ( Nous sommes enfin indépendants). Pour cette population, indépendance devait signifier : « plus d’impôts, plus de travaux obligatoires, à la limite, plus de loi ».

La punition ne se fit pas attendre. La production de café marchand chuta de 19.000 tonnes en 1959 à 6.000 Tonnes en 1962-63 et une famine sévère sévit durant cette année-là. Pourquoi? Tout l’encadrement de la population s’est effondré durant la période 1959-1963. Twarikukiye.

Sur le plan politique, l’assassinat du Chef historique et charismatique du Parti de gouvernement, Rwagasore, causa une confusion considérable dans le pays. Non seulement les familles royales prétendant au tambour furent anéanties - mort de Rwagasore suivie de la pendaison de ses meurtriers - mais aussi les principaux partis Uprona et PDC perdaient leurs leaders et leurs chefs spirituels.

Peu de pays ont accédé à la souveraineté dans des conditions aussi défavorables. Seuls le Burundi, le Rwanda et le Congo (actuel Zaïre) ont abordé cet instant historique dans le feu et le sang.

Les conséquences de cet instant historique bâclé se font encore sentir dans les trois pays jusque maintenant. Mauvaise stratégie de colonisation, mauvaise stratégie de décolonisation, indépendance trop coûteuse ou ratée.

Dans cette crise générale, l’individu se déchaîna pour occuper tous les terrains laissés vacants avec d’autant plus d’empressement et d’avidité que les gagnants du 18 septembre 1961 représentaient la catégorie des exclus de la colonisation. Nous redécouvrons le même phénomène après la victoire du Parti Frodebu en juin 1993. Ce parti se considère comme celui qui a pour mission de réhabiliter les exclus de la période post-indépendance et s’est conduit comme les gagnants du 18 septembre 1961 en excluant les anciens titulaires. La lutte entre les perdants et les gagnants fut et demeurent d’autant plus vive que tout le monde avait et a toujours faim.

Le Mwami Mwambutsa IV, au lieu d’arbitrer, se mit à jouer parmi les joueurs. Nous observons le même phénomène aujourd’hui: le Chef Suprême joue dans l’équipe des gagnants du 1er et 29 juin 1993 contre celle des perdants au lieu de se situer au dessus de la mêlée en vertu du principe fondateur de l’Etat et de la Nation burundaise. « Umwami ntagira umuryango » (Le Mwami ( Roi) n’a pas d’ethnie).

Quant à aux Bashingantahe, ils avaient cessé de peser dans la balance durant la période coloniale. Leur apport s’affaiblit encore davantage sous le règne du parti unique considéré comme seul porte-parole authentique de la population.

Le mushingantahe fut remplacé par le militant et la militante du Parti unique, le fameux Parti-Etat, qui constituait une totalité.

Aujourd’hui le Parti-Ethnie se présente lui aussi comme une totalité qui se fonde et se justifie elle-même et ne tolère rien qui occupe l’interface entre lui et la population. Exactement comme tous les totalité connus jusqu’à ce jour. Ils ont l’explication : « Pourquoi les Bashingantahe ne sont-ils pas intervenus pour prévenir, empêcher et éviter les tragédies de 1965, 1969, 1971, 1972, 1991 et 1993 ?

En l’absence de Sebarundi au nom duquel ils étaient investis pour le représenter auprès des communautés de base, en l’absence de l’Etat de droit, de l’ordre préétabli et des règles du jeu connues et acceptées par toute la population, les bashingantahe eux-mêms et eux aussi sont mis dans l’incapacité d’agir sur les événements.

Quand le magistrat suprême, le ministre, le gouverneur, l’administrateur, le représentant, quand tous ceux-là ne représentent plus le Burundi mais leur ethnie, en quoi le mushingantahe peut-il encore leur être utile ?

Quand l’Etat et la Nation sont anéantis et l’ordre public rompu par ceux-là mêmes qui ont pour mission première de les défendre et de les représenter, le mushingantahe n’a plus qu’à soupirer : « Ewe bantu bize ! ». (Oh ces gens intelligents !).

Le mushingantahe agit comme burundais ou n’agit pas. s’il est contrait d’agir comme hutu ou tutsi, il s’abstient. C’est pourquoi les bashingantahe furent et sont les premiers visés en cas d troubles à caractères tribal, quelle que soit leur ethnie.

C’est ce qui nous explique l’assassinat des hutu par les hutu durant les troubles d’octobre 1993. Ceux qui refusèrent suivre ou s'entreposèrent  furent écrasés ou menacés. Le totaritalisme ethnique ne tolère rien ni personne dans l’interface : avec ou contre.

A partir du moment où la référence est abolie, le mushingantahe ne peut agir dans le vide parce que tous les intervenants deviennent à la fois juge et partie. Dans ce cas, la seule loi qui départage les antagonistes, c’est leurs rapports de force. Or le mushingantahe défend la force de la loi et non la loi de la force.

Face à la coalition d’intérêt individuels qui recherchent la couverture du Parti -Ethnie à  défaut d’autre alternative, le mushingantahe représentant de l’ordre public et social, se trouve en porte-à-faux

Dans notre approche, nous devrons comprendre que l’institution des Bashingantahe ne constitue qu’un maillon de la chaîne, un relais entre le centre et la périphérie, le médium de Sebarundi auprès des communauté de base.

Pour que notre proposition ait des chances de succès, il est nécessaire et indispensable que le Magistrat Suprême soit Sebarundi et non le porte-drapeau de l’ethnie; que tous les dirigeants opèrent au non du Burundi et non pour leur compte avec la bénédiction du clan, de la région ou du Parti-Ethnie; que le Burundi redevienne un Etat de droit et non la jungle où règne la loi du plus fort ou du plus habile.

4°. Eduquer et former autrement.

Tous les grands rendez-vous de l’histoire récente du Burundi ont été contre-productifs parce que l’éducation et la formation dispensées en faveur des dirigeants et des dirigés n’étaient pas adéquates et appropriées.

Durant la colonisation, l ’éducation et la formation dispensées visaient à produire l’auxiliaire, l’homme soumis .

Résultat: à l’indépendance, les dirigeants burundais, comme les rwandais et les Zaïrois, ont éprouvés de grande difficultés pour assurer la relève du colonisateur et du missionnaire parce qu’ils étaient éduqués et formés pour obéir et non pour commander.

Depuis l’indépendance du Burundi en 1962 jusqu’en 1993, tous les dirigeants des régimes qui se sont succédés déclaraient qu’ils visaient le changement profond du système socio-politique burundais, la révolution. Celle-ci refusa de revenir parce qu’il n’existe pas de révolution sans révolutionnaires. Et les révolutionnaires n’apparaissent pas spontanément mais s’éduquent et se forment patiemment et pendant longtemps.

A partir du Congrès du Parti Uprona de 1990, il apparut clairement que l’alternance devait s’effectuer par la voie des urnes.

Malgré les nombreux garde-fous posés par la Troisième République (1987-1993), la démocratie tant attendue ne parvint pas à prendre racine dans ce pays miné par la totalitarisme ethnique.

Avant de se débarrasser de ce handicap, le burundais est condamné à construire un système ethnocratique et non démocratique. Ethnocratie et démocratie ne font jamais bon ménage. Preuve : l’assassinat du Président élu suivi du génocide d’octobre 1993.

Voilà encore un rendez-vous raté parce que le burundais n’a pas eu la sagesse et la patience d’éduquer et de former à la démocratie avant d’installer effectivement la démocratie.

Depuis 1959, nous improvisons au lieu de prévoir. Nous ne dirigeons pas, nous ne gérons pas mais nous sommes gérés comme des pions.

Si nous voulons continuer à marcher debout, nous sommes, impérativement, invités à préparer, organiser et maîtriser le changement, en l’occurrence le changement démocratique grâce à l’éducation et à la formation appropriées.

Définissons donc l’objectif, la stratégie, le contenu et le résultat attendu de l’éducation et de la formation nouvelle formule

a) Objectif

L’idée que tous les pays marchent vers la démocratie est largement partagée. Mais, ayons la modestie et le courage de dire que tous les pays ne sont pas prêts, le Burundi en particulier. Le bilan terrifiant en termes de pertes humaines et matérielles nous le prouvent.

Commençons donc par le commencement en éduquant et en formant le démocrate; cet homme qui se respecte et respecte l’autre : conscient de ses droits et de ses devoirs envers lui-même, la famille, la communauté de base, le Burundi; cet homme qui protège ses droits et ceux des autres à commencer par le droit à la vie, sans lequel tout autre droit est dérisoire; cet homme citoyen d’un Etat-Nation et non seulement hutu, tutsi et twa.

Le démocrate est d’abord homme, ensuite burundais et citoyen. Si on nie que tel est homme burundais et citoyen, inutile de lui parler de la démocratie. On ne peut enseigner la démocratie à un non-citoyen, à un non-burundais et à un non-homme. De même, si on pose le postulat qu’il n’existe que des ethnies au Burundi, on accepte que la démocratie est une supercherie ethniste, que la démocratie est le gouvernement des ethnies par et pour les ethnies et non le gouvernement du peuple par et pour le peuple.

b) Stratégie

Il appartient au Burundais de s’assumer lui-même, de dépasser l’ethnie pour consacrer l’Etat-Nation. Nul ne peut être démocrate à la place du Burundais.

La communauté internationale peut aider, assister, encourage, sans plus. Elle ne devrait pas lui imposer des conditionnalités ni échafauder des théories absurdes comme celle qui veut que le démocrate précède ou génère l’unité nationale.

Aucun pays au monde n’a bâti la démocratie avant son unité. D’autres affirment que la démocratie conditionne le développement mais oublient de relever que partout le développement a précédé la démocratie. Tenant compte de ses propres contraintes et spécificité, le Burundais définirait sa démarche : unité d’abord, démocratie ensuite et tout ceci au travers d’un système de dialogue et de concertation impliquant honnêtement et sérieusement les communautés de base sous la conduite des Bashingantahe.

Consolider et reconnaître d’abord les communautés de base comme piliers de la démocratie; partir d’en bas pour remonter vers le haut; sensibiliser le burundais pour le rendre conscient de ses responsibilités telle semble être la démarche qui conviendrait au burundais.

L’éducation et la formation seraient une oeuvre de tous les intéressés, parents, éducateurs, entreprises, administrations, communautés de base, associations diverses. Il s’agit d’une nouvelle culture et d’une nouvelle civilisation, mettant le Burundi au niveau des peuples avancés, assumées, promues et développées par toutes les couches et toutes les catégories sociales, politiques et professionnelles sous la supervision éclairée et efficace de l’Etat.

c) Contenu

L’éducation et la formation à dispenser aux dirigeants et aux dirigés burundais devraient aboutir à fabriquer des anti-dotes au poison du totalitarisme ethnique qui a détruit l’Etat et la Nation.

L’Etat et la Nation burundaise avaient été bâtis sur un principe intangible : « Umwami ntagira umuryango » ( le Roi n’a pas de l’ethnie). Ce principe signifie, si on l’étend à tout dirigeant, que celui-ci ne peut utiliser la parcelle de pouvoir qu’il détient autrement qu’au service du peuple burundais tout entier.

En l’occurrence, le peuple burundais c’est l’ensemble des membres de l’Etat et de la Nation qui partagent le même sol, les mêmes lois, la même volonté de vivre ensemble, les mêmes coutumes et la même culture.

Il n’existe pas de peuple hutu, tutsi, twa. Il existe des ethnies qui forment une entité organique et organisée, le Burundi. Cette entité dépasse et transcende ses composantes pour les transformer en une unité.

Ce peuple, divers et unique, constitue une entité à part, identifiée par des traits propres qu’il a le droit et le devoir de consolider et de défendre.

En particulier ce peuple a l’obligation de gérer ses affaires comme il l’entend sans ingérence extérieure comme il s’interdit de s’ingérer dans les affaires des autres. Coopération oui, ingérence non.

Dans la gestion des affaires publiques, ce peuple s’organise en communautés de base pilotées par les meilleurs, les Bashingantahe. Ce sont ces communautés composées par les membres de toutes les ethnies qui constituent le trait d’union entre le sommet et la base, entre le centre et la périphérie.

En matière de gestion du développement, ce sont les mêmes communautés de base multiethniques qui conçoivent, exécutent et contrôlent à travers leur réseau dense d’associations socio-professionnelles. Cette éducation et cette formation se présentent comme un tout organique devant servir de socle à l’oeuvre de rénovation de l’Etat et de la Nation.

d) Résultat attendu

Le colonisateur et le missionnaire, pour changer le burundais, avaient inventé l’école, celle-ci étant entendue comme le lieu où un nouveau message est délivré.

Les communautés de base constitueraient autant d’écoles où l’apprenant reçoit et intériorise le message de rénovation de l’Etat et de la Nation, juste le contre-pied du message négatif qui démolit ces deux entités organiques.

Le burundais est maître de son destin, concrètement, en commençant par la base, l’école, l’entreprise, le quartier, la colline, l’entité » administrative.

Le dirigeant dirige au nom de l’Etat et de la Nation et non plus au nom de son ethnie, étant attendu que l’ethnie n’est pas abolie mais protégée comme une entité subordonnée.

Le peuple burundais reprend ses droits, ses prérogatives et ses attributs éminents sans anéantir ses composantes ethniques et celles-ci renonceraient à substituer indûment à l’Etat et à la Nation.

Dans ce contexte, la démocratie se présente comme le couronnement des efforts visant à unir le peuple burundais pour qu’il assure lui-même son avenir tout en coopérant sur le même pied d’égalité avec ses partenaires.

La démocratie à la burundaise, suite à l’expérience que nous venons de vivre, est vécue comme un système de partage et de co-responsabilité du pouvoir en faveur de toutes les composantes même minoritaires. Tout le monde dedans, personne dehors, même les battra qui semblent oubliés. A cet effet, le dirigeant burundais inventerait des règles originales du jeu démocratique qui favorisent l’entente, le dialogue et la concertation, au delà des majorité et minorité ethniques.

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