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LE PEUPLE BURUNDAIS LIBERE ET NON LIBRE

par Zénon NICAYENZI

Il y a quarante ans, Rwagasore libère le Peuple burundais du joug colonial. En 2002, le Peuple burundais n'est pas libre. Paradoxe? A peine. Pourquoi?

LIBERATION PAR RWAGASORE

Le Prince Rwagasore entreprend la libération du Burundi dès février 1956 lorsque, âgé à peine de 24 ans, il porte la motion du Conseil Supérieur du Burundi transmettant au Résident belge de Gitega le souhait du Conseil Supérieur du Burundi de voir le pays doté d'une Constitution. Remarquons qu'à l'époque le Prince n'est pas membre du Conseil Supérieur mais jouit d'un immense prestige auprès de ses membres les plus actifs, à savoir les Bashingantahe et les Abbés, ceux-là mêmes qui portent le flambeau du nationalisme burundais.

A partir de 1957, le Prince emprunte deux stratégies pour libérer son pays: le mouvement coopératif et le parti politique. Libération économique et libération politique, les deux étant étroitement liées.

Son objectif est clair: indépendance immédiate et sans conditions. Autour de ce message de Rwagasore se rassemblent quatre catégories de burundais: les religieux et religieuses burundais de l'Eglise catholique, les paysans et éleveurs exploités et opprimés, les petits et moyens cadres de l'administration traditionnelle et coloniale, les membres actifs du Conseil Supérieur du Pays (Abbés et Bashingantahe). Le camp de l'Indépendance immédiate.

Ses adversaires adoptent la démarche inverse: Démocratie avant indépendance. Ils recrutent au sein de quatre catégories: l'administration coloniale, les missionnaires de l'Eglise Catholique, les hauts cadres de l'administration coutumière, les auxiliaires issus du Groupe Scolaire de Butare (Astrida). Le camp du refus.

Deux camps sont face à face: celui de Rwagasore et celui du colonisateur représenté par Jean-Paul Harroy pilotant le camp du refus de l'indépendance immédiate. Donc confrontation directe entre Rwagasore et Harroy. Et le Prince assume totalement.

Au delà de l'objectif déclaré, Jean-Paul Harroy et l'Eglise Catholique visent l'extermination des Tutsi du Rwanda et du Burundi pour être sûrs que cette minorité ne reprendra jamais le pouvoir dans les deux pays. Le Front Commun du Rwanda (PARMEHUTU, APROSOMA et RADR) et les Front Commun du Burundi (PDC, PP et PDR spécialement) prennent en charge l'idéologie de la mort. Au Rwanda, cette politique est en cours d'exécution depuis le 1er novembre 1959 culminant dans "La Révolution Sociale de 1959", ce que Harroy appelle "Révolution assistée".

La démarche de la Puissance occupante peut s'exprimer ainsi:

Le Burundi n'est pas un Etat-Nation; ce n'est pas un ensemble burundais. C'est un Etat-Ethnie, un ensemble Bahutu ajouté à un ensemble Batutsi et un autre ensemble Batwa.

Les Bahutu et les Batwa, ce sont des opprimés, des exploités, des colonisé.

Les Batutsi sont des oppresseurs, des exploiteurs, des colonisateurs.

Les Colonisateurs et les missionnaires sont les libérateurs des Bahutu et des Batwa.

La Démocratie signifie simplement le recensement de la majorité ethnique. C'est ce modèle politique que la puissance occupante tient à imposer au Burundi. Parce qu'il est en cours d'exécution au Rwanda de KAYIBANDA en 1959, on l'appelle le "modèle rwandais".

Rwagasore adopte le modèle opposé ainsi exprimé:

Le Burundi est un Etat-Nation, un ensemble de Burundais et non un Etat-Ethnie.

Les Barundi, ces Bahutu, Batutsi et Batwa dont parle le colonisateur blanc, sont tous opprimés, exploités et colonisés par l'envahisseur blanc.

La Belgique est l'envahisseur colonisateur et non le libérateur des Bahutu contre les Batutsi.

La Démocratie fait référence à la majorité politique et non à la majorité ethnique.

Au moment des élections législatives, le 18 septembre 1961, les deux projets de société sont présentés au suffrage du Peuple burundais. Celui-ci tranche souverainement et le plus démocratiquement du monde: 58 sièges à l'Assemblée nationale pour le Parti du Prince Rwagasore, l'Uprona, et 6 pour l'opposition. La défaite est sans appel et sans compromis. Le cours de l'histoire du Burundi change radicalement grâce à Rwagasore pilotant le camp de l'Indépendance immédiate. Le Rwanda, son jumeau, sombre dans le génocide contre les Tutsi.

Voilà le Peuple burundais libéré par lui-même en complicité avec le Leader Rwagasore. Le Peuple lui-même a assimilé le message et donné tout ce qui est possible: la sueur, le sang. Il a refusé le génocide et toute forme de division en son sein. A cette condition, le Peuple burundais fut libéré par Rwagasore: complicité active et efficace entre le libérateur et le libéré. Mais le prix à payer est immense: Rwagasore est assassiné le 13 octobre 1961 par une équipe de conjurés recrutés au sein du camp du refus.

Le 1er juillet 1962, les chaînes du colonialisme tombent. Commentateur exclusif de l'évènement à la radio nationale, je me souviens avoir versé une larme d'émotion intense et irréversible. Quel bonheur! Ce fut le meilleur jour de ma vie.

BILAN QUARANTE ANS APRES

Quarante ans après l'indépendance acquise le 1er juillet 1962, le Peuple burundais s'interroge, la main sur la joue, comme il sait le faire le jour de gros nuages à l'horizon. Que se passe-t-il?

De nouveau, deux camps se font face: celui du refus de l'indépendance nationale et celui de l'affirmation de l'indépendance nationale. Le camp du refus de l'indépendance nationale rassemble les organes dirigeants à savoir le gouvernement et le parlement d'une part et les partis regroupés dans le G7 et le G10 d'autre part. Ce camp est négociateur et signataire de l'Accord dit de paix et de réconciliation nationale du 28 août 2000. Il gouverne et dirige les affaires de l'Etat en s'appuyant sur cet accord.

Or cet accord divise plus qu'il ne rassemble. Référons-nous à l'article 2 du Protocole II, Démocratie et Bonne G, chapitre I: "Le Burundi est une nation indépendante souveraine, unie mais respectant sa diversité ethnique et religieuse. Il reconnaît les Bahutu, les Batutsi et les Batwa qui constituent la nation burundaise". Notons dûment: "Il (Accord) reconnaît les Bahutu, les batutsi et les Batwa qui constituent la nation burundaise".

Donc le Burundi n'est pas un Etat et une nation constitués de citoyens burundais, mais de membres des trois ethnies. Le Burundi, selon cet Accord, est une fédération ou une confédération composée de hutu-land, de tutsi-land et de twa-land. C'est évidemment absurde. Cette situation n'est conforme ni avec la réalité sur le terrain, ni avec l'histoire du Burundi, ni avec les conventions internationales qui reconnaissent uniquement le Burundi composé de citoyens burundais et non de membres des ethnies. Celles-ci étant des entités inconnues en droit public international.

En outre, ce modèle reproduit exactement celui du Rwanda de la "Révolution sociale de 1959" qui reconnaissait uniquement les Bahutu, les Batutsi et les Twa comme composantes de l'Etat rwandais. Ce procédé fut repris par le Front Commun burundais pour l'imposer au pays. Notons, sans insister, que le Burundais naturalisé n'aura pas de place dans ce pays, attendu qu'il n'est ni Hutu, ni Tutsi, ni Twa. Les Bagnwa, n'ont pas de place non plus, sauf s'ils acceptent de ressortir d'une des trois ethnies ci-haut citées.

L'Accord d'Arusha tue le citoyen burundais et lui substitue le membre de l'ethnie. Et pourtant, le but visé consiste à guérir la plaie des divisions ethniques. Bien plus, l'Accord foule au pied l'identité nationale au profit de l'identité ethnique. En cela, l'Accord d'Arusha est une copie conforme du modèle rwandais de 1959. Cet Accord détruit l'Etat Nation et lui substitue l'Etat-Ethnie, comme au Rwanda de 1959.

Nous le savons, le Rwanda de Kayibanda n'avait pas inventé le "modèle". Il l'a repris de l'auteur authentique qui est la Belgique, puissance occupante de l'époque décidée à détruire les deux Etat-Nations du Burundi et du Rwanda. Par l'Accord d'Arusha, la Belgique atteint enfin son objectif qu'elle caresse depuis des décennies. C'est pourquoi elle ne lésine pas sur les moyens à mettre en oeuvre en faveur des négociations et signataires de l'Accord d'Arusha en faveur des pays africains qui lui servent d'alibi "BURUNDI DELENDUS EST" (Le Burundi doit être détruit), dirait Caton l'ancien. A cette fin, la Belgique mobilise l'Union Européenne et les autres pays qui comptent sur le plan africain et mondial.

Tout le système de défense et de sécurité, de justice, toute l'administration, tous les organes dirigeants sont construits et fonctionnent conformément à cet accord qui promeut l'ethnicité à la place de la citoyenneté et de la compétence. Adieu Etat, Nation, Peuple du Burundi.

Relevons un deuxième élément: la présence des troupes d'occupation sud-africaines. la présence de ces troupes sur le sol burundais est en violation de l'article premier, 4, du Protocole III Paix et Sécurité pour tous, chapitre 1er, qui dispose: "Toute intervention étrangère en dehors des conventions internationales est interdite. Tout recours aux forces étrangères est interdit, sauf en cas d'autorisation par les institutions habilités".

L'intervention des troupes sud-africaines n'est pas requise ni autorisée par le Conseil de Sécurité, ni par aucune convention internationale. Ne confondons pas conventions et mémorandum, celui-ci régissant la présence de ces troupes sur le sol burundais.

L'Afrique du Sud occupe et recolonise illégalement le Burundi. Le Ministre de la défense qui a signé au nom du Burundi n'est pas "l'institution habilitée", ni le document l'instrument adéquat. L'indépendance et la souveraineté du Burundi sont piétinées en l'absence de toute justification même de forme. Pire encore, c'est l'Etat sud-africain, Etat supposé médiateur, qui viole la souveraineté et l'indépendance du Burundi, Etat bénéficiaire de la "médiation". Plus qu'une erreur, une faute grave!!

Relevons un troisième élément: le mandat de la Commission de suivi de l'application de l'Accord. Aux termes du Protocole V Garanties pour l'application de l'Accord, article 3, 1, le mandat de la Commission est ainsi libéllé:

  1. " assurer le suivi, le contrôle, la supervision, la coordination et l'application effective de toutes les dispositions de l'Accord;

  2. veiller au respect du calendrier de mise en oeuvre;

  3. veiller à l'interprétation correcte de l'Accord;

  4. concilier les points de vue;

  5. arbitrer et trancher tout désaccord pouvant surgir entre les signataires;

  6. orienter et coordonner les activités de toutes les commissions et sous-commissions;

  7. aider et appuyer le gouvernement de transition dans la mobilisation diplomatique des ressources financières, matérielles, techniques et humaines nécessaires à la mise en oeuvre de l'Accord;

  8. décider de l'admission d'autres parties participants;

  9. remplir toute autre fonction qui lui sera expressément dévolue au titre de l'Accord.

Le Burundi se trouve entre les mains des membres de la Commission de Suivi. Le gouvernement et le parlement ainsi que la Cour Constitutionnelle sont dessaisis de leurs prérogatives ordinaires en faveur d'une commission présidée par un étranger. En outre, l'ONU, l'OUA et l'Initiative régionale sont présentes dans tout ce processus de mise en application de l'Accord. Quant au médiateur, "il poursuit sa mission de garant moral, d'autorité de recours et d'agent de conciliation" (article 4). Le médiateur, on le voit, a une compétence universelle et sans limites dans le temps. L'invasion, l'occupation et la recolonisation du Burundi n'auront pas de fin conformément à l'Accord d'Arusha. Rwagasore a été assassiné pour la deuxième fois à Arusha le 28 août 2000, le jour de la signature de l'Accord.

De l'autre côté de l'échiquier, se dressent d'autres forces politiques et socio-professionnelles regroupées au sein de "l'Accord Cadre" rassemblant AC-Génocide, Uprona non négociateur et ses anciens mouvements intégrés, JRR et UFB. Le Parena a signé l'Accord mais non l'engagement à respecter l'Accord. Le MRC-Rurenzangemero qui vient de naître pourrait renégocier l'Accord à base des réserves émises par le G10. Les syndicats des enseignants durcissent la colère et la contestation en raison des conditions précaires créées et entretenues par la guerre et le génocide soutenus directement et indirectement par les organes dirigeants de l'Etat. L'armée, la muette, parle en silence, humiliée par ses chefs qui entretiennent "deux taurreaux dans le même troupeau". Le peuple burundais se considère comme pris en otage par ses dirigeants qui ont conclu un accord de paix qui n'apporte pas la paix et le pain. Selon l'opinion, l'Accord d'Arusha est un accord pour le partage du pouvoir et de l'avoir. La colère gronde sur les collines, dans les camps des déplacés et des réfugiés, dans les écoles, dans les entreprises et dans l'administration. Il reste à savoir quand et comment le volcan va se réveiller. Qui va allumer la mèche?

CONCLUSIONS

Quarante ans après, le Peuple burundais libéré par Rwagasore et lui-même en complicité avec son leader se retrouve dépouillé du fruit de ses efforts et de ses sacrifices. Il ne jouit pas de son indépendance et de sa souveraineté totalement hypothéquée par ses dirigeants qui n'ont d'yeux que pour l'argent et le pouvoir. Quant à la liberté et la démocratie, celles-ci ont quitté le Burundi le jour où ce pays a perdu son indépendance et sa souveraineté, car on ne peut pas construire un système de liberté et de démocratie en dehors de l'Etat-Nation indépendant et souverain. Indépendance et souveraineté d'abord, liberté et démocratie ensuite comme Rwagasore l'envisageait de son vivant. Voilà le Burundi libéré par Rwagasore le 1er juillet 1962 et non libre en 2002, quarante ans plus tard!  

 

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